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Histoire (1967)
mardi 20 octobre 2026, par
Histoire (1967). Notice
par Christine GENIN
Histoire, récompensé en 1967 par le prix Médicis, constitue un tournant dans l’œuvre de Claude Simon : publié après un silence de cinq ans, il appartient encore au cycle « familial » ouvert par L’Herbe, mais annonce par sa construction La Bataille de Pharsale et les romans plus formalistes qui vont suivre, et par sa thématique familiale et mémorielle les romans de la maturité comme L’Acacia.
Résumé
Le roman s’inscrit dans le cadre d’une journée, que traverse, en douze chapitres, un narrateur proche de l’auteur. De retour dans la ville et la maison de son enfance après une séparation, il s’éveille lentement dans la maison de famille où un arbre, une odeur, des cartes postales lui rappellent son enfance (ch. 1). Il se lève et sort, rencontre devant le kiosque à journaux un vieillard jadis amoureux de sa mère (ch. 2), se rend à la banque où il demande un prêt hypothécaire et, à « un peu plus de midi maintenant », achète un journal (ch. 3 et 4), déjeune dans un restaurant (ch. 5 et 6). Puis il rentre à la maison (ch. 7), où il retrouve une antiquaire venue acheter une commode remplie de souvenirs dont il fait l’inventaire (ch. 8). Il scrute notamment une photo de son oncle dans un atelier d’artiste (ch. 9). Vers cinq heures, il rend visite au bord de la mer à son cousin Paulou (ch. 10), puis rentre en ville à « un peu plus de neuf heures », dîne d’un sandwich et d’une bière dans un bar et à « dix heures et demie », aperçoit son ancien condisciple, Lambert, qui sort d’un meeting politique (ch. 11). Sur le balcon de sa maison, il reste un moment sans allumer la lumière. Au moment de s’endormir, les souvenirs se bousculent, et le roman se clôt sur une vision du narrateur encore fœtus dans le ventre maternel (ch. 12).
Tout au long de cette journée ordinaire d’un homme banal, le narrateur, par tous ses sens, voit, entend et ressent la touffeur de la ville : ces sensations et ces images, ses réflexions et ses lectures, ou simplement les mots qu’il entend, mettent en mouvement sa mémoire et le transportent vers un temps perdu : son enfance, la longue agonie de sa mère, les versions latines, son ami Lambert, sa grand-mère, son oncle Charles et ses enfants, Corinne et Paulou, mais aussi la guerre civile espagnole et la seconde guerre mondiale, son couple avec Hélène. Il tente également de reconstituer l’histoire mélodramatique du couple parental : une indolente catalane d’extraction noble tombe amoureuse d’un fils de paysans jurassiens pauvres devenu officier grâce au sacrifice de ses deux sœurs. Elle l’épouse malgré les réticences de sa famille et lui donne un fils, avant qu’il ne soit tué à la guerre en 1914. Elle finit rongée par la maladie.
Analyse
« Le portrait d’une mémoire »
C’est surtout son roman familial que Simon explore dans Histoire, ce qui en fait un roman proche des romans de formation : le récit d’une recherche personnelle, d’une enquête sur ses origines, à travers une tapisserie de souvenirs, de légendes familiales et d’intuitions : « À quoi bon inventer quand la réalité dépasse à ce point la fiction ? » dit-il souvent. Le personnage de la mère est central, et de nombreux commentateurs ont analysé la manière dont Simon le place au cœur d’un réseau serré d’émotions contradictoires qui mêlent le désir, la peine, la culpabilité et même la peur. La douleur de l’enfant qui voit sa mère dépérir puis mourir est bien sûr présente, ainsi que l’impossibilité du travail de deuil pour l’orphelin à qui l’on cache le cadavre (il ne fait qu’entrapercevoir la cérémonie de d’extrême onction célébrée dans la chambre de sa mère mourante). Mais elle s’accompagne de sentiments plus troubles : le motif de la scène primitive et la culpabilité qui lui est associée ; l’apparition dans certains passages d’une mère effrayante et castratrice, autour du calembour tragique « à faire peur / à faire-part » et de la description de son visage décharné « en lame de couteau ».
Dans ce portrait d’une mémoire, la collection de cartes postales de la mère, que Simon décrit comme le point de départ du roman, occupe une place structurante. Elles sont retrouvées « pêle-mêle dans le tiroir entassées sans ordre, les années se confondant s’intervertissant » dans la commode à vendre de la maison familiale mise en liquidation, qui apparaît comme une métaphore de la mémoire.
L’histoire racontée par Simon est avant tout celle du « foisonnant et rigoureux désordre de la mémoire ». Respecter l’unité de temps de la journée lui permet de contester avec d’autant plus de force la continuité du temps linéaire des horloges, au profit de la discontinuité de la conscience, à laquelle la mémoire fait à chaque instant affluer tout un « magma d’émotions ». Sa phrase rend sensible cet afflux : longue, sinueuse, englobante, proliférante, elle charrie une multitude de sensations et de détails ; truffée d’incises, de parenthèses, d’ajouts, de corrections, de digressions, rarement balisée par les marques habituelles (liaisons absentes, ponctuation lacunaire, participe présent qui efface les repères temporels), elle est animée par le désir de transcrire avec exactitude les mouvements de la conscience. Les phrases glissent d’un alinéa à l’autre, reprennent leur chemin après une interruption ; les séries se déroulent en parallèle, le texte passant de l’une à l’autre : même lorsque l’une des séquences narratives devient temporairement invisible, elle reste en filigrane. La ponctuation vient renforcer cette continuité. Les points de suspension qui terminent tant de paragraphes promettent une reprise, obligent le lecteur à garder cette scène en mémoire. La quasi-absence de points, la rareté des majuscules font du roman une seule coulée continue.
« Un noyau de mort cachée »
Au-delà de la figure de la mère, Histoire est le premier roman où Simon affronte aussi nettement la difficulté à dire la culpabilité pour évoquer les femmes de sa vie. Le texte brouille sans cesse les pistes, notamment par des interférences et des superpositions de figures, entre le narrateur et son oncle ou entre les personnages féminins du roman. Le narrateur semble obsédé par une culpabilité liée au suicide de sa femme, qui toutefois n’est jamais dit, mais qu’il semble chercher à la fois à dissimuler et à comprendre par le ressassement presque obsessionnel de certains souvenirs. L’oncle Charles évoque la fonction cathartique de l’écriture : « l’écrivant seulement parce qu’il fallait sans doute qu’il se débarrasse de tout cela non sur quelqu’un mais pour ainsi dire quelque part ». On peut donc lire Histoire comme « le livre-tombeau de la suicidée » (selon l’expression de Mireille Calle-Gruber) : en 1944, Renée Clog, la première épouse de Claude Simon, se suicide dans leur appartement. Il est aussi celui de l’échec du second mariage de l’écrivain : en 1962, il quitte sa seconde épouse, Yvonne Ducuing.
Dans le roman, il n’est fait mention que d’une seule femme, prénommée Hélène ; le narrateur se remémore une crise en Grèce pendant leur voyage de noces et leur récente séparation sur le quai d’une gare, son angoisse et son sentiment de culpabilité face aux « lacs » de larmes retenues dans les yeux de la jeune femme, tandis qu’une « chose sombre noire […] était déjà en elle comme un noyau de mort cachée ». Les suicides de deux femmes sont évoqués dans le roman : celui de la femme de Charles (par allusions) et celui d’une inconnue dont parle le journal (« ELLE SE JETTE DU QUATRIÈME ETAGE »). Une visite très émouvante sur la tombe d’une femme est aussi racontée par Charles dans une lettre, mais plus tard, le narrateur reprend cette visite à son compte. Dans la scène du « dialogue dans le noir », c’est d’abord Charles qui est allongé à côté de « la femme qui avait été c’est-à-dire qui n’était plus maintenant », puis la narration passe à la première personne. Il semble donc impossible de décider si l’homme séparé de sa femme par les malentendus de l’adultère est Charles ou son neveu, et si le suicide de l’épouse concerne l’un ou l’autre. Aux deux se pose une question tronquée et sans réponse : « Comment un homme qui avait la chance d’avoir une femme si charmante a-t-il pu… ». Quand Lucien Dällenbach interroge Simon à ce sujet, il répond sans répondre : « est-ce le neveu qui s’invente un oncle pour lui faire endosser son passé, ou l’inverse ».
Le chapitre central d’Histoire (9), structurellement le plus achevé et le plus complexe, explore une photographie de l’oncle dans l’atelier d’un peintre, que le narrateur trouve parmi les cartes postales conservées par sa mère (« pas une carte postale cette fois, mais une photographie (et venue là comment ?) ». Elle s’inspire d’une photographie de Simon au printemps 1944. Reprise dans les chapitres 10 et 11, la description de cette seule photographie occupe 30 pages du roman. La jeune modèle qui y figure renferme « une sorte de mystère au second degré caché au-delà du visible, du palpable, cette terrifiante énigme, insoluble, vertigineuse […] Mais quoi encore ? Encore ? Encore ? Encore ?, l’œil s’acharnant à scruter pour la millième fois la mauvaise photographie ». Tout comme le narrateur et son oncle, les figures féminines ont d’ailleurs tendance à être poreuses entre elles, ce qui contribue à brouiller les pistes. Ce n’est pas un hasard si le roman s’ouvre par « l’une d’elles », et si, tout au long du roman, le pronom elle est utilisé souvent de manière indifférenciée ; on a aussi souvent souligné la consonance elles / ailes / Hélène.
« Cela nous submerge »
Le roman porte en exergue une citation de Rilke qui pourrait s’appliquer à l’ensemble de l’œuvre simonienne et que l’on peut considérer comme programmatique : « Cela nous submerge. Nous l’organisons. Cela tombe en morceaux. / Nous l’organisons de nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux ». Elle est d’ailleurs l’objet de multiples reprises tout au long du récit (par exemple : « Pensant : ne pas se dissoudre, s’en aller en morceaux »).
La trame narrative du roman s’inscrit dans le cadre d’une journée, découpée en douze chapitres, de l’éveil au sommeil, dont sept s’ouvrent sur une mention de la journée, les chapitres 1, 7, 9 et 12 faisant exception. Cette journée n’est pas insignifiante : le narrateur y traverse des pertes et des séparations. La journée est une structure close, un modèle utilisé par la tragédie, et jusqu’à l’Ulysse de Joyce, qui est une des références intertextuelles du roman. Il y a douze chapitres comme il y a douze heures : cette approche cyclique du temps met l’accent sur la clôture circulaire du roman. Mais la journée d’Histoire est aussi comme une image réduite de la vie : dès le réveil du personnage, apparaît l’évocation de la naissance et du cordon ombilical, tandis que les derniers mots renvoient à la vie fœtale. Le roman abonde également en images de la mort (mère, guerre, gisants, et Christ mort de Mantegna comme icône). Histoire invite à une réflexion sur la vie et la mort, le tragique du quotidien.
La composition du roman est évoquée par Simon lors du colloque de Cerisy de 1971, accompagnée d’un schéma. Si le fil de la journée est représenté par une ligne circulaire AA’, elle est complétée par des lignes sinusoïdales « se confondant, se coupant, s’interférant ou se séparant » qui figurent la tension entre un axe horizontal (celui de la journée racontée) et une série de trouées verticales qui plongent dans l’épaisseur du temps, le passé du narrateur, ou celui plus lointain de ses parents. Le cercle revient à son point de départ et relie le premier et le dernier des chapitres du roman : commencé dans une chambre la nuit devant une fenêtre ouverte sur un acacia, le récit se termine au même endroit à une heure tardive de la nuit.
Histoire est le premier roman où l’écrivain touche à une matière aussi intime ; plus que jamais, il importe de composer une unité à partir de fragments, ce qui ne va pas sans difficultés. Le roman, commencé fin 1963, fut interrompu puis repris. Les manuscrits dont on dispose, à la numérotation plusieurs fois remaniée, témoignent des immenses difficultés du montage. Simon affirme dans un entretien avec Ludovic Janvier que c’est la première fois qu’il s’abandonnait aussi nettement au pouvoir associatif des mots et des images : « c’est seulement en écrivant Histoire que j’ai commencé à avoir une conscience plus nette des pouvoirs et de la dynamique interne de l’écriture ». La jubilation du jeu avec les mots renforce la charge d’émotion du roman. L’humour sous toutes ses formes est très présent, dans une prolifération de jeux sur les signifiants et de métaphores. Les différentes séquences narratives se succèdent, s’entrecroisent, se superposent (comme les lignes sinusoïdales du dessin) par le biais d’analogies verbales et textuelles. Ce réseau foisonnant et jubilatoire est d’ailleurs à plusieurs reprises représenté dans le roman, notamment par le réseau des branches de l’acacia.
Repères
- Histoire, Paris : Minuit, 1967.
- Histoire, Gallimard (Folio ; 388), Paris, 1973.
- Histoire, Paris : Minuit (Double), 2013.
- Œuvres, II. Édition établie par Alastair B. DUNCAN, avec la collaboration de Bérénice BONHOMME et David ZEMMOUR. Paris : Gallimard, 2013. (Bibliothèque de la Pléiade ; 586), p. 145-416. Notice et notes par David ZEMMOUR, p. 1395-1438.
Livres
- GOCEL (Véronique), Histoire de Claude Simon. Écriture et vision du monde, Peeters (Bibliothèque de l’information grammaticale, 34), Leuven (Belgique), 1997.
Revues
- Dossier critique sur Histoire. Cahiers Claude Simon, 6, 2010. Sous la direction d’Anne-Yvonne JULIEN, p. 23-63.
- Claude Simon 3 : lectures de Histoire, sous la direction de Ralph SARKONAK, Lettres Modernes Minard (Revue des Lettres modernes. Série Claude Simon ; 3), Paris ; Caen, 2000.
Articles
- BAETENS (Jan), « Une vie en cartes postales ? Pour une lecture « contemporaine » d’Histoire de Claude Simon », Poétique, 174, novembre 2013, p. 261-271.
- GENIN (Christine), « L’invention formelle du roman autour d’un trou noir. À propos d’Histoire ». Claude Simon. Europe, 1033, mai 2015, p. 176-186.
- PUGH (Anthony Cheal), « Histoire d’une lecture, lecture d’Histoire ou Comment lire un roman “circulaire” ? ». p. 177-188, dans Le Lecteur et la lecture dans l’œuvre. Textes réunis par Alain MONTANDON. Clermont-Ferrand : Publications de la Faculté des Lettres de Clermont, 1982, 203 p.
- ROUBICHOU (Gérard), « Continu et discontinu ou l’hérétique alinea : Histoire », Études Littéraires, n° 9 (1), avril 1976, p. 125-136.
- ROUSSET (Jean), « Histoire de Claude Simon. Le jeu des cartes postales », Versants, 1, aut. 1981, p. 121-133 (Repris dans Studi di Letteratura Francese, 70 (8), 1982, p. 28-33).
- YAPAUDJIAN-LABAT (Cécile), « La Mélancolie des restes – Histoire de Claude Simon », Ligeia – Dossiers sur l’art, « Ruines, Photographies et histoire », n° 105-108, janvier-juin 2011, p. 223-236.
Chapitres
- GENIN (Christine), Notice sur Histoire. Dictionnaire Claude Simon, Textes réunis par Michel BERTRAND. Paris : Honoré Champion, 2013. Tome I, p. 452-463
- GUERMES (Sophie), « Poétique de l’analogie dans les romans de Claude Simon au tournant des années 1960-1970 : l’exemple d’Histoire ». La poésie, entre vers et prose. Tours : Presses universitaires François Rabelais, 2016, p. 207-218.
- SARKONAK (Ralph W.), « Dans l’entrelacs d’Histoire. Construction d’un réseau textuel chez Simon », Revue des Lettres Modernes, 605-610, 1981, p. 115-151. Repris dans L’archive du réel : essais sur Claude Simon. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 5 2020. 286 p. (Claude Simon), p. 101-128
- SYKES (Stuart), « 1967. Histoire : « un motif de moments intemporels ». Les Romans de Claude Simon, Paris : Minuit, 1979, p. 102-125.
