Association des Lecteurs de Claude Simon

Accueil > Claude Simon > Œuvres > L’Acacia (1989)

L’Acacia (1989)

dimanche 21 décembre 2025, par Christine Genin

L’Acacia (1989). Notice

par Nathalie BARBERGER

Résumé

Chassé-croisé entre deux époques, deux histoires (celle des futurs parents et de leur fils), deux générations (celle qui naquit vers 1880, celle qui naquit vers 1910), L’Acacia apparaît comme un livre somme, ce qui ne signifie pas totalisation et clôture. Somme car il « somme » le XXe siècle de comparaître : de 1880 à 1982, telles sont les bornes du roman. Un siècle est parcouru, avec une insistance sur ses deux blessures majeures que sont les deux guerres, auxquelles ces deux générations ont été confrontées. Dans son discours de réception au prix Nobel, quatre ans avant la parution de son roman en 1989, Claude Simon disait : « Je suis maintenant un vieil homme, et, comme beaucoup d’habitants de notre vieille Europe, la première partie de ma vie a été assez mouvementée : j’ai été témoin d’une révolution, j’ai fait la guerre dans des conditions particulièrement meurtrières […], j’ai été fait prisonnier, j’ai connu la faim, le travail physique jusqu’à l’épuisement, je me suis évadé, j’ai été gravement malade […] enfin j’ai voyagé un peu partout dans le monde... et cependant, je n’ai jamais encore, à soixante-douze ans, découvert aucun sens à tout cela […] ». L’Acacia déploie la déambulation mémorielle, à la fois rigoureuse et rêveuse (la fidélité aux faits, témoignages et archives, n’empêche nullement l’échappée imaginaire) de ce « vieil homme » qui apparaît soudain au chapitre VII (« et à présent il était à son tour un vieil homme »). Revenu dans la maison familiale, il interroge ses deux cousines, devenues vieilles elles aussi, deux veuves (cette figure du veuvage hante le livre) sur le mois d’août 1919. À défaut de tout regard surplombant qui permettrait d’enchaîner chronologiquement et causalement les événements (toute tentative de rationalisation est impossible), c’est peut-être cette maison familiale qui est le centre invisible du roman. Elle est le lieu où tout commence, finit et recommence. C’est de cette maison qu’un jeune homme aux yeux couleur de faïence part pour la guerre un jour d’août 1914, c’est là que l’enfant grandit après la mort de son père ; c’est de là qu’il part lui aussi, vingt-cinq ans plus tard, lorsqu’il est mobilisé en 1939. C’est aussi là qu’un ancêtre s’est suicidé après une bataille perdue, et que le fils revient après son évasion du stalag, là qu’au printemps, telle est la dernière page du roman, il s’assied à sa table un soir, tandis que frémissent à sa fenêtre les feuilles du grand acacia.

Analyse

Deux côtés

L’Acacia, en ses douze chapitres numérotés, alterne deux séries temporelles. Chaque chapitre est une date, ou une séquence datée : 1919, 17 mai 1940, 27 août 1914, 17 mai 1940, 1880-1914, 27 août 1939, 1982-1914, 1939-1940, 1914, 1940, 1910-1914-1940…, 1940. Deux chapitres (II et IV) sont intitulés 17 mai 1940, jour de la grande déroute de l’armée française. Au 27 août 1919 du chapitre III succède le 27 août 1939 du chapitre VI. Ces séries temporelles sont aussi deux séries narratives, avec cet écho essentiel : à la mort du père, le 27 août 1914, répond jour pour jour, la mobilisation du fils. Leurs deux destins semblent en miroir : « Et maintenant il allait mourir » (chapitre VI). Pour le dire vite, les chapitres impairs sont le temps du père ; les pairs, le temps du fils. Mieux : du côté impair, le père (c’est sur lui, ou plutôt sur son absence que s’ouvre le livre, ce père à peine connu dont le fantôme domine le livre et à qui le narrateur donne un visage, des yeux, une histoire, un passé), la mère, leur rencontre (l’intensité vivante de leur désir est violemment interrompue par la guerre), la branche paternelle et la branche maternelle. D’un côté, une famille de paysans pauvres du Jura, républicains, athées et un ancêtre déserteur des armées napoléoniennes, de l’autre, une famille perpignanaise bourgeoise et catholique, où, à l’ancêtre « insoumis » du père, répond par contraste le général d’Empire dont la mère est l’arrière-petite-fille. Et du côté pair, le fils dispersé en ses figures : l’enfant de 1919 du premier chapitre devenu le vieil homme de 1982, l’enfant déjà sans père que sa nourrice promène dans un landau, l’apprenti peintre cubiste, l’étudiant voyageur en URSS, le réserviste rappelé à son régiment, le brigadier de 1940, le prisonnier de guerre qui s’évade et rejoint ses vieilles tantes dans la maison familiale, jusqu’à l’ultime figure de l’homme assis face à une page blanche. Donc, côté impair (1880-1919) la biographie et la généalogie parentale et côté pair (principalement 1939-1940) une façon d’autobiographie. Sauf que ce n’est pas si simple. Ni biographie : pas de noms propres (le père, Louis Simon, n’est pas nommé), ni autobiographie : nul « je », mais une troisième personne anonyme. Pas de « pacte » ici (ce fameux pacte autobiographique théorisé autrefois par Philippe Lejeune) : liberté est laissée au lecteur d’enquêter et d’imaginer à son tour, à partir des indices textuels, l’histoire, trouée, du sujet-narrateur et de ses aïeux.

Livre du deuil, livre du seuil

Le livre s’ouvre non sur le champ de bataille où mourut le père (cette scène-là manquera toujours) mais sur la marche de femmes endeuillées, ce « elles » énigmatique de la première phrase : « Elles allaient d’un village à l’autre ». On identifiera ensuite les deux sœurs du père, que précède la veuve parmi « les champs que depuis cinq ans aucune charrue n’avait retournés ». Paysage dévasté et stérile de l’après, et, pour le roman, après-coup de la mémoire. La veuve traîne derrière elle l’enfant. Le chapitre s’arrête abruptement sur la vanité de cette quête : la veuve fait s’agenouiller l’enfant devant une tombe sur laquelle en allemand et en français il est écrit que sont enterrés là deux officiers français non identifiés. Non identifiés : ce qui s’énonce ici, de façon poignante et ténue, c’est bien l’immense traumatisme de la disparition des corps et des noms dans les guerres du XXe siècle (cette non identification est reconduite dans tout le roman, elle vaut même pour les personnages historiques). Nulle inscription gravée du nom du père : ces morts, ces « sacrifiés », ce deuil intime et collectif sollicite une autre mémoire, une autre écriture que celle de la commémoration ou du tombeau. L’Acacia est le premier roman où Simon affronte longuement la mort du père. Au chapitre III, celui-ci apparaît statufié à l’instant de sa mort au champ d’honneur. Bien plus tard, cette figure est reprise au chapitre XI où l’image héroïsée de la mort au combat est déconstruite (« Rien d’autre que de vagues récits »). Et si le premier chapitre, dans sa beauté et sa solennité, éveille le souvenir de la tragédie antique et celui d’Antigone, le texte résiste cependant à tout embaumement du passé (cette mémoire dont la mère est la dépositaire mortifiée), à toute narrativisation ou poétisation codée. Roman du fils endeuillé, L’Acacia est aussi roman du seuil. L’enfant sans père du premier chapitre est, dans le dernier, assis à sa table devant une feuille blanche. Écritoire ? Commencement de l’écriture ? Celle du Tricheur (publié en 1945) ? En fait L’Acacia n’est en rien le récit d’une vocation d’écrivain (ou alors elle est encore plus invisible que chez Proust). Seulement ceci : à la scène itérative du premier chapitre (« Elles allaient ») se superpose cette scène singulative, qui est à la fois la fin du livre et un début : « Un soir il s’assit à sa table devant une feuille de papier blanc ». Au père se substitue le fils, ce « il » saisi dans l’imminence d’un geste, et à l’arbre supposé du glorieux champ d’honneur, l’acacia frémissant du jardin : « C’était le printemps maintenant ».

Un présent hanté

En exergue de L’Acacia figurent les trois premiers vers de « Burnt Norton », le poème inaugural du recueil Four Quartets (1936-1942) de T.S. Eliot :

Time present and time past
Are both present in time further
And time further contained in time past.

Le temps présent et le temps passé sont tous deux présents, à la fois incorporés et signifiés, dans le temps à venir qui est lui-même contenu dans le temps passé. Répétition, malédiction (d’une guerre l’autre, d’un train l’autre, de l’officier au brigadier). Ce que nous dit L’Acacia, c’est bien sûr la folie belliciste du siècle, la force : « La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes, la force devant quoi la chair des hommes se rétracte » (tels sont les mots de Simone Weil, en 1939, dans L’Iliade ou le poème de la force). Mais ce que le roman nous dit aussi, ce à quoi il nous invite, c’est à penser le présent, penser à partir du présent, le présent d’un étrange héritier, un vieil orphelin qui médite sur ce legs confus : enquête et échappée imaginaire, rigueur documentaire et intensité subjective sont ici indissociables. Ou encore le présent, contre toute réduction au présent de l’actuel, que l’on pourrait épuiser en le racontant, est constitué de multiples strates, mouvantes, que l’écriture explore, des strates qui, malgré les désastres, sont traversées d’une intense pulsion de vie, celle-là même qui anime les feuilles de l’acacia. Et si le roman alterne les séries parallèles, il faut noter qu’elles se rencontrent dans plusieurs chapitres : elles s’entrecroisent au chapitre VII, elles se mêlent à travers les fragments du chapitre XI. Encore une fois, il ne s’agit pas d’exhumer le passé pour le muséifier et s’en défaire (on pense à la commémoration à Valmy) mais de le laisser advenir, de lui donner un devenir grâce au « temps à venir » de l’écriture. Ainsi le magnifique chapitre XI, fragment par fragment, court-circuite les temps. Ce qui importe dans L’Acacia n’est pas tant la répétition que le montage, voire le télescopage.

L’écriture est sans cesse travaillée par l’émotion singulière de celui qui se souvient, pense, imagine, écrit, dans un présent hanté.

Repères

  • L’Acacia. Paris : Minuit, 1989. 394 p.
  • Rééedition Paris : Minuit, 2004 (Double ; 26). 400 p. Postface de Patrick Longuet
  • Repris dans les Œuvres, 2. Édition établie par Alastair B. Duncan, avec la collaboration de Bérénice Bonhomme et David Zemmour. Paris : Gallimard, 2013. (Bibliothèque de la Pléiade ; 586). p. 1009-1249. Notice et notes p. 1570-1596.

Articles

Ouvrages

 voir toutes les notices

Mots-clés

L’Acacia