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La Bataille de Pharsale (1969)

mercredi 25 mars 2026, par Christine Genin

La Bataille de Pharsale (1969). Notice
par Michel Bertrand

Résumé

Dans une lettre en date du 29 juillet 1973 adressée à Stuart Sykes, Claude Simon précise qu’il a « cherché à composer ce roman à la façon de certaines œuvres musicales, en trois parties ». Celles-ci sont intitulées respectivement « Achille à grands pas », « Lexique » et « Chronologie des événements ».

Dans la première partie, il procède à une « exposition des thèmes (ce qui signifie aussi leur invention), tâtonnements ». L’écrivain regarde de chez lui par la fenêtre : un pigeon traverse son champ de vision. L’oiseau-flèche lui rappelle un tableau représentant une bataille navale, puis la Sainte Trinité, puis… Jouant des analogies que sa mémoire ou son imagination suscite entre les images, les formes, les couleurs, le romancier déploie un texte qui juxtapose, entremêle des fragments de récits, de descriptions picturales, de textes provenant de ses lectures. Au sein de ce magma en apparence confus, en réalité parfaitement organisé, il dégage plusieurs strates textuelles. En premier lieu, le spectacle qu’il observe de sa fenêtre : la terrasse animée d’un café, la sortie d’une bouche de métro, des passants dans la rue. Mais aussi le souvenir des versions latines du Bellum civile de César qu’il bâclait, enfant, et que son oncle corrigeait sans être dupe de sa fainéantise. Ce souvenir le conduit à relater deux événements qui lui sont rattachés : l’un directement, sa recherche en Thessalie du lieu où se déroula la bataille de Pharsale, l’autre indirectement, son expérience de la guerre en 1939-1940. Enfin, rapprochant les pulsions de mort et de vie, et les mots homophones « pilum » et « pilon », il associe les corps-à-corps guerriers et érotiques. Et, sans cesse il en revient à la dimension la plus douloureuse de la passion amoureuse qu’est la jalousie.

Dans la deuxième partie, il effectue une « exploration plus poussée et [un] développement de certains de ces thèmes ». Son « Lexique » comprend sept entrées. La première, « Bataille », entrelace des évocations de scènes de bataille picturales, des extraits de textes ayant trait à la bataille de Pharsale (de César, Lucain et Plutarque) et des bribes de récit de sa propre expérience de la guerre. Cette partie s’achève sur un cri d’extase ou de souffrance guerrière. Sous le titre « César », le narrateur relate un épisode de l’enfance : à Lourdes, en compagnie de sa mère et de sa grand-mère, il découvre dans le filigrane des billets de banque une effigie de Jules César, pâle évocation du héros de Pharsale. « Conversation » relate l’embarras d’un jeune homme, venu rendre visite à un peintre. Le peintre étant absent, c’est son avenante épouse qui reçoit le visiteur. « Guerrier » évoque un soldat nu et ivre qui sème le désordre dans une chambrée avant d’être conduit en cellule. « Machine » décrit une machine agricole abandonnée dans un champ. « Voyage » retrace un périple ferroviaire mêlant les perceptions du voyageur qui regarde par la fenêtre, ses observations sur ses compagnons de voyage et des extraits de livres et de magazines qu’il est en train de lire. « O » conclue cette partie tout en ouvrant vers la suivante par une démonstration géométrique où « O », à la fois lettre et chiffre (zéro), est un point. Le texte remet alors en ordre la matière disséminée : « Reprendre, ordonner. Premièrement, deuxièmement, troisièmement ». Ainsi, il justifie clairement que Pharsale figure « également dans un recueil scolaire de textes latins et sur un panneau indicateur au bord d’une route de Thessalie ».

La troisième partie, est une « reprise et [une] synthèse de tous ces thèmes dans une structure différente et un "tempo" plus rapide ». Le héros-narrateur est devenu le point O en charge de l’organisation de son récit. Le texte s’enchaîne au présent, juxtaposant des éléments rapprochés par des analogies. Les thèmes précédents : la bataille de Pharsale relatée par les auteurs latins, la version latine, le voyage en Thessalie, les représentations picturales de combats, le voyage ferroviaire, la visite à l’atelier du peintre, les péripéties guerrières du protagoniste, sont repris, développés voire modifiés. S’y ajoutent des citations de Marcel Proust et d’Élie Faure. L’écrivain révèle alors les « stimuli » qui ont suscité sa création. Puis il achève son texte par la phrase qui l’avait ouvert.

Analyse

Un livre « plus ou moins à base de vécu »

Lors d’un entretien avec Lucien Dällenbach, Claude Simon présente ainsi l’impulsion du roman : « J’étais assis sur mon divan, la fenêtre ouverte, un pigeon est passé entre le soleil et moi. J’ai écrit ça en me disant : on va voir ce qui va venir… ». C’est en effet sur cette image qu’ouvre le roman qui se ferme sur l’acte de transcription de cette même image. La reprise de la formulation « Jaune et puis noir temps d’un battement de paupières et puis jaune de nouveau » montre comment le vécu devient écriture. Et lorsque le vécu est déjà devenu écriture, il peut « grossir » et devenir réécriture. La version latine bâclée par le cancre demeuré jusqu’à une heure indue à la fête foraine était déjà présente dans Histoire et dans un court texte, « Sous le kimono », publié en janvier 1961 dans Les Lettres françaises.

Selon Claude Simon, l’esprit n’établit aucune hiérarchie entre perceptions, sensations et souvenirs, mais les restitue pêle-mêle. Seule l’écriture peut les organiser, les développer et les assembler dans le texte. Ainsi, « Sous le kimono » privilégiait l’attrait et le caractère transgressif de la fête foraine et n’évoquait qu’en contrepoint le pensum de la version latine, tandis que La Bataille de Pharsale ne retient que le pensum, pour lui octroyer un rôle productif : l’évocation de la version latine ouvre sur celle de la recherche du site de la bataille en Thessalie (recherche à laquelle se sont effectivement livrés Claude Simon et Réa Karavas, en 1967).

Le lieu, Pharsale, s’avère aussi producteur que le thème, la bataille. Cette bataille caractérisée par l’engagement total de deux armées dans un combat aussi violent que meurtrier rappelle au héros-narrateur les toiles des grands maîtres italiens qui représentent des batailles de l’antiquité : La Bataille de San Romano de Paolo Uccello, La Défaite de Chosroès de Piero della Francesca, des œuvres de Poussin et de Brueghel sur le même thème. Elle lui rappelle aussi et surtout son propre engagement dans le conflit qui en 1940 opposa la France à l’Allemagne. Les événements relatés – la chute de cheval, la course sur le ballast sous les tirs ennemis, la chevauchée sous la conduite de Reixach – sont, eux, déjà connus du lecteur simonien, car ils ont été évoqués dans La Corde raide, et de façon plus approfondie dans La Route des Flandres. Ici le texte place en regard deux âges de la vie et deux expériences : d’une part un collégien rétif qui trouve bien loin du réel un récit guerrier qu’il peine à traduire ; de l’autre, un jeune homme engagé dans la guerre qui s’avise du caractère prémonitoire du récit de César : « je ne savais pas encore », « je ne savais pas encore que la mort », « je ne savais pas que la guerre était si sale ». Ces formules trahissent le désarroi rémanent d’un homme que les textes latins n’ont pas préparé à la guerre et qui se sent brutalement plongé dans un univers infernal.

« Die Eifersucht ‒ Envy ‒ La Jalousie »

Au-delà du motif guerrier, Claude Simon explore plus largement le thème de la souffrance. « Guerrier » déjoue l’attente du lecteur, car le texte est consacré à la pantomime grotesque d’un géant ivre dans une chambrée. Ce guerrier nu et menaçant faisant virevolter un sabre au-dessus de sa tête représente « une dérisoire réplique de tous les Persée, les Goliath, les Léonidas ». En contexte, il évoque sur le mode bouffon l’ardeur guerrière de Crastinus qui engagea le combat à Pharsale mais aussi le geste pathétique de Reixach brandissant son sabre devant le feu ennemi. L’histrion du roman est néanmoins traité avec déférence par le maréchal des logis venu l’arrêter en raison de sa « capacité de souffrance » acquise durant son parcours militaire. Le narrateur associe cette souffrance feinte ou réelle à l’érotisme. Elle lui remémore des spectacles qui l’ont durablement impressionné : l’odalisque percée par des sabres lors d’un numéro de prestidigitation, les catcheurs multipliant les prises douloureuses.

De même, les guerres de l’antiquité où se mêlent la menace de la mort et l’élan vital des combattants s’apparentent pour lui au coït qui sollicite l’ardeur des amants et s’achève par leur petite mort. Les relations amoureuses, destructrices, s’avèrent même plus complexes que les aléas de la guerre. Rappelant maintes fois ses lectures de Proust, le héros-narrateur dissimule sa propre histoire derrière celle du narrateur proustien, de Swann ou de Charlus. Mais il exprime à de multiples reprises la douleur lancinante que suscite en lui la jalousie : « je souffrais comme ».

Au sein de « Bataille », il évoque un détail du tableau de Cranach, L’Âge d’argent, aussi connu sous le titre Les effets de la jalousie, qui représente une action particulièrement violente et dont il développera la description dans la troisième partie du texte. C’est après avoir longtemps observé la reproduction du tableau qu’il parvient, après deux tentatives infructueuses, à écrire à Mademoiselle Odette Pa... : « Je me suis conduit comme un idiot. Je t’aime ».

Quand, où, comment s’est-il comporté de la sorte ? Dès le début du roman, il scrute avec anxiété la fenêtre de l’appartement où se trouve peut-être sa maîtresse. Il s’était auparavant rué dans l’escalier de l’immeuble du peintre Van Velden, avait frappé à coups redoublés à sa porte, attendu en écoutant le silence et réitéré son geste en se blessant la main, avant de descendre piteusement l’escalier et de se poster en contrebas de l’immeuble.

C’est donc le récit, restitué par bribes, d’une violente crise de jalousie ou plutôt des ravages de cette passion sur celui qui en est victime que restitue le roman. Confronté au silence, l’amant jaloux voit littéralement ce qu’il ne peut entendre : une scène qui s’est figée derrière la porte close. « Oreille qui peut voir », telle est la situation du jaloux qui en est réduit à imaginer le spectacle qui lui est refusé. Dans le silence, seule une goutte d’eau, qui tombe d’un robinet dans le couloir, rythme le passage du temps. Sur le lit les corps se sont immobilisés, et de l’atelier ne provient aucun son. Mais, le jaloux « voit » le couple aux gestes suspendus. À deux reprises dans le texte, le narrateur s’emploie à la relation détaillée de cette scène traumatique qui l’obsède.

« Repartir, reprendre à zéro »

Peu après sa publication, une étude du roman par Jean Ricardou intitulée « La Bataille de la phrase » présente un guide de lecture pour ce texte souvent jugé obscur. Le critique place en épigraphe une citation de Jean Paul, « La position seule décide de la victoire, qu’il s’agisse de guerriers ou de phrase », exploite la ressemblance entre « phrase » et « Pharsale » et démontre que le récit simonien s’attache à des éléments de la bataille antique qui lui inspirent un texte tout en ruptures et en conflits internes. Dans sa première partie, le roman juxtapose des fragments d’inégales longueurs qui ne forment pas un tout unifié ni cohérent. Leur classification dans « Lexique », loin de dissiper le flou fictionnel, le renforce. « César » ne désigne pas le général vainqueur de la bataille de Pharsale, ni l’auteur de l’ouvrage qui en rend compte, mais un portrait sur un billet de banque ; « Guerrier » est un soldat ivre multipliant les rodomontades dans une caserne ; « Conversation » n’en est pas une et elle ne met pas en présence les interlocuteurs attendus… C’est pourquoi, dans le dernier chapitre de la partie, le narrateur décide de procéder à une chronologie des événements en repartant de zéro.

La leçon de géométrie qu’il délivre replace en perspective les éléments jusqu’à présent disséminés. Tout dans un texte est fonction du point de vue adopté, celui-ci prenant en compte non seulement ce que l’on regarde, mais aussi ce que l’on voit, qui excède le simple champ du regard. Celui qui observe une fenêtre située au cinquième étage d’un immeuble intègre dans son champ de vision le ciel, le soleil et les pigeons : « on doit se figurer l’ensemble du système comme un mobile se déformant sans cesse autour de quelques rares points fixes ».

Ces indications confèrent un axe de lecture pour l’ensemble de l’ouvrage dont le dispositif repose sur le souvenir que garde l’écrivain d’un cours de mathématiques supérieures intitulé « arrangements, permutations combinaisons ». Jean Ricardou a établi l’inventaire des métaphores, calembours, transitions, mises en abyme… et a démontré le rôle qu’exerce chacune de ces figures dans le texte. Comme Simon l’écrit un an plus tard, en introduction d’Orion aveugle : « Chaque mot en suscite (ou en commande) plusieurs autres, non seulement par la force des images qu’il attire à lui comme un aimant, mais parfois aussi par sa seule morphologie, de simples assonances qui, de même que les nécessités formelles de la syntaxe, du rythme et de la composition, se révèlent souvent aussi fécondes que ses multiples significations […] ».

Les renvois s’effectuent d’une séquence à une autre ou à l’intérieur même de la séquence. Ainsi, lisant « LES COUPS ONT NORMALEMENT REPRIS À LA FACULTÉ DE NANTERRE », le jeune homme posté sur la place se remémore les coups furieux qu’il vient d’assener sur la porte de l’atelier. Le lapsus évocateur – « coups » s’étant substitué à « cours » – révèle que l’observateur dissimulé sur la place derrière son journal est aussi le jaloux furieux. Parfois un terme seul conduit à de multiples suggestions : « Libidineux » exprime littéralement ce qu’il désigne, du fait de « sa consonance un peu rose, un peu molle », de « la répétition des mêmes syllabes » et des sons que produit l’assemblage de ses syllabes « (lit-bite-nœud) ».

Au début du roman, le narrateur décrivait l’effet produit sur sa rétine par le passage d’un pigeon s’interposant brièvement entre le soleil et lui. À la fin, il écrit qu’il écrit cette même phrase. Auparavant, il a procédé à un inventaire des objets posés sur son bureau. En soi, des objets ordinaires, insignifiants : un dictionnaire, un paquet de cigarettes, une coquille Saint-Jacques faisant office de cendrier… Mais dans les faits, ces objets sont investis d’une importance primordiale, car comme le précise le narrateur, ce sont eux qui ont généré la fiction de l’ouvrage. Ainsi, sur l’enveloppe d’un paquet de gauloises le dessin d’un « casque pourvu d’ailes […] fait penser à des bruits de métal entrechoqué, de batailles, à Vercingétorix, à de longues moustaches pendantes, à Jules César. Les ailes évoquent des images d’oiseaux, de plumes, de flèches empennées ». C’est de ce support que sont issues aussi bien les évocations guerrières que la description des pigeons. On retrouve la trace de tous les autres objets mentionnés (dictionnaire, coquille Saint-Jacques…) dans cette fiction où l’écrivain s’est avant tout attaché à organiser les constituants du texte et la matière du récit.

Repères

  • La Bataille de Pharsale, Paris : Minuit, 1969, 271 p.
  • Repris dans les Œuvres, 1. Édition établie par Alastair B. Duncan, avec la collaboration de Jean H. Duffy. Paris : Gallimard, février 2006. (Bibliothèque de la Pléiade ; 522), p. 565-740. Notices de Jean H. Duffy et notes p. 1379-1419.

Articles

  • Michel Bertrand, « De la lecture de César à l’écriture textuelle », dans Cécile Yapaudjian-Labat (dir.), Les trajets de la lecture. Autour de Claude Simon, Rimouski, Tangence, n° 112, 2016, p. 79-95.
  • Jean Ricardou, « La Bataille de la phrase ». Dans Pour une théorie du Nouveau Roman, Paris, Seuil, coll. « Tel Quel », 1971, p. 118-158.
  • Stuart Sykes, « 1969. « La Bataille de Pharsale, voyage fictif, voyage textuel : roman et baroque », dans Les romans de Claude Simon, Paris, Minuit, 1979, p. 126-146.
  • Metka Zupančič, Notice sur La Bataille de Pharsale, dans Michel Bertrand (dir.), Dictionnaire Claude Simon, tome 2, Paris, Honoré Champion, 2013, p. 546-551.

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