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Composition des romans (La fiction mot à mot)

vendredi 16 octobre 2026, par Christine Genin

Composition des romans dans « La fiction mot à mot », p. 92-95

Dans Le Nouveau roman : Hier, aujourd’hui, tome II : Pratiques (actes du Colloque de Cerisy, 20-30 juillet 1971), Paris, U.G.E., coll. « 10/18 », 1972, p. 73-116.
Repris – sans la discussion – dans Claude Simon, Œuvres, I, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2006, p. 1184-1202.
Réédition Paris : Hermann, 2011. 444 p.

Deux fois, par exemple, s’est imposée une composition basée sur la symétrie. Ainsi dans La route des Flandres, redoublant la composition en forme de trèfle dont j’ai parlé, s’organise un jeu des éléments autour d’un point central : le roman s’ouvre et se ferme sur la chevauchée mortelle de Reixach sur la route, le centre exact du livre étant occupé par l’épisode de l’anéantissement de l’escadron surpris par une embuscade, épisode lui-même « cadré » par le début et la fin de la course d’obstacles que dispute et perd Reixach (s’anéantissant ainsi, ou se perdant, aux yeux de |P93 Corinne). Divers épisodes, différents thèmes (comme celui des paysans du cantonnement) apparaissent et réapparaissent de part et d’autre de l’élément central, l’ensemble se présentant en somme un peu comme ces coupes de terrains au centre desquels se trouve un puits artésien et dont les différentes couches superposées (sableuses, argileuses, etc.) décrivant une courbe sous-jacente, toujours présentes, donc, en profondeur, affleurent à la surface de part et d’autre du puits.

Autre exemple de composition symétrique, Le Palace qui s’ouvre par un chapitre intitulé Inventaire, se ferme sur un autre intitulé Le bureau des objets trouvés, le chapitre central, sur les cinq que comporte l’ouvrage, intitulé Les funérailles de Patrocle (décrivant l’enterrement d’un chef révolutionnaire assassiné) lui-même encadré par les chapitres 2 et 4 qui relatent chacun un meurtre, le premier raconté par son auteur, le deuxième soupçonné par le narrateur qui en est le témoin incertain.

Par contre, la composition d’Histoire pourrait être schématisée sous la forme de plusieurs sinusoïdes de longueur d’ondes variables qui courent tantôt au-dessus, tantôt au-dessous (invisibles alors) d’une ligne continue AA’, apparaissant, disparaissant, se confondant, se coupant, interférant ou se séparant, la ligne étant en réalité une

courbe de très grand rayon, un cercle qui revient à son point de départ (le narrateur étendu sur son lit) cependant que les périodes d’oscillation des diverses sinusoïdes raccourcissent de plus en plus, leurs crêtes alternant et se succédant à un rythme de plus en plus précipité.

Pour Pharsale, c’est encore un autre genre de composition, que l’on pourrait peut-être appeler musical : c’est-à-dire qu’après un court prélude où les différents thèmes (ou générateurs, comme les a très bien appelés Ricardou) sont brièvement exposés, se développe une première partie « installant » ces différents thèmes repris ensuite, approfondis avec des variations l’un après l’autre, séparément, dans la seconde partie : Batailles, Guerrier, Machine, César, Voyage, O enfin qui, comme l’a très bien vu Ricardou, donne une clef du livre très expressément défini comme un « système mobile se déformant sans cesse autour de rares points fixes » ou intersections. Quant à la troisième et dernière partie du

roman, elle rassemble une nouvelle fois les principaux thèmes et leurs dérivés, les brasse et les combine dans une polyphonie dont le tempo se fait plus rapide et haché.

Enfin, si pour Les Corps conducteurs, la démarche explorante de l’écriture suit, d’un mot carrefour à l’autre, un trajet repassant souvent par les mêmes croisements à l’intérieur et autour d’une zone centrale (voir figure page 96), sa structure pourrait être sommairement figurée (sans perdre de vue, bien sûr, que mathématiques et littérature sont deux domaines différents) par un de ces dessins schématisant (cf. page 80) les intersections et les réunions d’un certain nombre d’ensembles (A, B, C, D, etc.) dont divers éléments offrent des qualités communes.
Comme on le voit, dans ces diverses compositions, la logique qui commande l’ordonnance et la disposition des parties, grandes ou petites, est, bien sûr, sans aucun rapport avec celle de ces romans que je n’appellerai plus traditionnels (car, comme l’a dit Harold Rosenberg, la tradition, en art, c’est La tradition du nouveau, celle de l’invention, de la découverte) mais conventionnels.