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Les Géorgiques (1981)

dimanche 21 décembre 2025, par Christine Genin

Les Géorgiques (1981). Notice

par Jean-Yves LAURICHESSE

Résumé

Les Géorgiques est un ample roman à la composition très travaillée. Il s’ouvre sur un prologue décrivant un dessin imaginaire, partiellement peint, dans le style néo-classique de David. Cette esquisse représente un homme « d’un certain âge » assis derrière un bureau, une feuille de papier dans la main, pendant qu’un second personnage, « plus jeune », se tient debout devant lui. La lecture qui en est faite oriente celle du lecteur pour la suite du roman, qui va se dérouler en cinq parties numérotées en chiffres romains.

La partie I, très fragmentée, met en scène les trois personnages principaux du roman, tous désignés par le pronom « il ». C’est d’abord un conventionnel et général d’artillerie de la Révolution française et de l’Empire (Jean-Pierre L.S.M.), dont la vie mouvementée est évoquée dans le désordre par de brèves phrases au présent, et par des citations de ses lettres et rapports. Mais très vite apparaît, dans des fragments en italiques, un deuxième personnage, dans le contexte de la débâcle de mai-juin 1940, ou d’un opéra auquel il assistait enfant avec sa grand-mère, ou encore assis à son bureau, feuilletant de vieux documents (on comprendra qu’il s’agit de l’écrivain). Enfin, un troisième personnage (O.) est traqué dans une grande ville au bord de la mer, en proie à la guerre civile, dans laquelle on peut reconnaître Barcelone.

La partie II est entièrement centrée sur le deuxième personnage, désigné comme « le cavalier », et se situe dans le nord de la France pendant l’hiver 1939-1940 (mais sans indications de lieux ni de dates). Des soldats débarquent d’un train de wagons à bestiaux et commencent à cheminer à cheval dans la nuit et la neige qui se met à tomber, de sorte que leur régiment semble se désagréger. Puis c’est le récit d’un cantonnement hivernal pendant « la drôle de guerre », dans l’attente de l’attaque allemande qui surviendra au printemps : un temps suspendu dans un paysage que le froid transfigure.

La partie III s’organise autour de deux récits : d’une part, proche du présent de l’écriture, une visite de l’ancien château du général, dans le Tarn, qui n’est plus qu’une ferme, avec la découverte d’une tombe perdue en pleine nature, celle de sa jeune épouse Marianne ; d’autre part le temps de l’enfance, dans une ville du Midi (on reconnaît Perpignan), avec la forte présence d’une vieille dame, grand-mère du garçon et descendante du général, dont le buste en marbre trône dans le salon de la grande maison. Divers souvenirs sont évoqués, et l’oncle Charles commence à révéler au garçon un secret de famille concernant un frère du général. Des fragments évoquant aussi la guerre de 1940 sont interpolés en italiques dans cette partie.

La partie IV se déroule entièrement pendant la guerre d’Espagne, à travers le personnage de O. (Claude Simon s’inspire du livre Hommage à la Catalogne de George Orwell). Sont racontés, sans souci de la chronologie, sa traque dans Barcelone par la police du gouvernement et les communistes, ses combats sur le front d’Aragon avec un armement dérisoire, ou la défense d’un cinéma dans lequel des anarchistes se sont retranchés, puis, de retour en Angleterre, sa tentative de raconter ce qu’il a vécu.

La partie V, très composite, est cependant centrée sur le personnage du général, vieillissant, malade, retiré dans son château, passant de longues heures sur sa terrasse à lire, écrire ou contempler mélancoliquement le paysage. Elle reproduit des fragments de ses écrits, évoque aussi sa seconde épouse, Adélaïde, sauvée par lui des prisons de la Terreur, et le procès qu’après sa mort elle fit à son fils. Mais surtout, elle révèle le secret du frère du général (Jean-Marie), émigré pendant la Révolution, puis arrêté lors de son retour en France, condamné à mort et exécuté, en application d’une loi votée par son propre frère. Simon imagine la dernière rencontre, nocturne, des deux frères ennemis près du château, sous le regard de leur vieille nourrice Batti. Telle est l’origine de la réputation sulfureuse de L.S.M., à la fois régicide et fratricide, dans sa descendance catholique et conservatrice, qui avait cru devoir dissimuler ses archives dans un placard recouvert de tapisserie.

Analyse

La terre

Le titre du roman fait explicitement référence au grand poème didactique de Virgile, composé pendant une période troublée de l’histoire romaine (les guerres civiles), et qui est à la fois un traité d’agriculture et une méditation sur la guerre et la paix. Étymologiquement, il vient du grec geôrgikós, qui signifie « le travail de la terre ». Toute une part de la correspondance du général Lacombe Saint-Michel (le nom complet de l’ancêtre de Simon) est adressée à sa gouvernante Batti, pour lui donner ses instructions sur l’entretien de son domaine agricole du Tarn, et Simon en cite de nombreux extraits évoquant les labours, les semailles, les récoltes, la plantation et la taille des arbres fruitiers, l’élevage des chevaux… Ces lettres constituant « un véritable précis d’agriculture » font dire à l’oncle Charles qu’« au fond, comme toute cette petite noblesse et en dépit de ses connaissances en mathématiques, c’était un paysan ».

Mais Simon a des raisons plus personnelles de s’intéresser au travail de la terre. Du côté de sa mère, sa famille possédait des domaines viticoles en Roussillon, dont on trouve l’écho quand l’oncle Charles reçoit son neveu pendant les vendanges, dans la pénombre saturée d’odeurs du petit bureau où il « pèse les moûts ». Du côté de son père, l’ascendance est celle d’une paysannerie pauvre du Jura, qui sera longuement évoquée dans L’Acacia (1989). Et Simon, héritier d’une partie des vignes familiales, sera souvent présenté par la presse comme « viticulteur », bien qu’il n’ait jamais cultivé lui-même ses vignes.

Au-delà de ces faits biographiques, le thème de la terre se rattache à la fascination qu’éprouve l’écrivain pour tout ce qui relève de l’élémentaire, du primordial, le travail agricole reliant l’homme au végétal et à l’animal, aux processus naturels, à la météorologie, à « l’immuable alternance des immuables saisons ». Il fait aussi écho à un autre grand thème du roman, celui de la guerre, qui était déjà à l’arrière-plan des Géorgiques de Virgile. C’est par la voix de l’oncle Charles que l’agriculture et la guerre sont rapprochées, participant l’une et l’autre de « cet éternel recommencement, cette inlassable patience ou sans doute passion qui rend capable de revenir périodiquement aux mêmes endroits pour accomplir les mêmes travaux ».

L’Histoire

Le roman entrelace l’évocation de trois époques marquées par des guerres qui ont toutes concerné l’écrivain à des degrés divers : celles de la Révolution et de l’Empire, à travers son ancêtre ; la guerre d’Espagne, à laquelle il s’est intéressé comme témoin sympathisant et auxiliaire occasionnel ; enfin, la guerre de 1939-1940, dont il a eu l’expérience directe et traumatisante. À cet égard, Les Géorgiques est un grand roman historique, mais dans une forme entièrement nouvelle et moderne, chaque période étant traitée d’une manière particulière.

L’évocation de la plus ancienne est nourrie des archives de L.S.M. Simon est manifestement fasciné par ce personnage d’exception, sa force physique et morale, sa capacité d’action et d’organisation, mais aussi sa sensibilité, dont témoigne le deuil inconsolable de sa jeune épouse hollandaise, exprimé dans ses vers. Il est le personnage qui se rapproche le plus du modèle épique, comme héros d’une Révolution qui accomplit « l’exploit titanesque d’accoucher un monde et de tuer un roi ». Cependant, l’écrivain entretient un rapport ambivalent à l’épopée. La vie de LS.M., évoquée dans le désordre, n’a pas la trajectoire linéaire et orientée du héros classique. Et surtout, il est à la fin un héros déchu, contraint de se retirer malade dans son château de province, et auquel l’Empire ne rendra pas les honneurs après sa mort.

Simon avait déjà montré dans Le Palace (1962), à partir de ses souvenirs personnels, les insuffisances et les divisions fatales du camp républicain pendant la guerre d’Espagne. Dans Les Géorgiques, il utilise le témoignage d’Orwell pour raconter ce qu’il n’a pas vécu lui-même : les combats éprouvants et vains du front, la terrible désillusion de O., engagé volontaire dans les milices du P.O.U.M. (anti-stalinien) et menacé de mort par ceux qui combattent pour la même cause (ce qui fait écho à la Terreur qu’a traversée L.S.M., quand la Révolution dévorait ses propres enfants). Mais Simon critique aussi à travers lui une certaine forme de récit historique, contre-modèle de sa propre entreprise, ironisant (parfois injustement) sur les efforts naïfs de l’écrivain anglais pour donner un ordre et un sens à ce qui ne relève selon lui que de la confusion et de l’absurde.

Quant à son expérience vécue de la guerre, qui était déjà la matière principale de La Route des Flandres (1960), elle est l’envers dérisoire des guerres victorieuses de L.S.M. Le « cavalier » y fait l’expérience du chaos, dès cette hallucinante marche de nuit au cours de laquelle se produit une « débandade […] préfigurant la désagrégation ultérieure et définitive au contact du feu ». La débâcle de mai-juin 1940 est racontée au plus près des sensations, l’explosion d’une bombe étant par exemple perçue comme « quelque chose d’obscur, marron, se fracassant, une dégringolade de triangles, comme les innombrables fragments d’une vitre volant en éclats ». Tout cela pour finir dans l’humiliation d’un camp de prisonniers, couvert de poux, « comme si l’été, le temps, l’Histoire, pourrissaient eux-mêmes, se décomposaient ».

De cette Histoire vécue par lui ou traversée par d’autres, Simon pourra dire quatre ans plus tard dans son Discours de Stockholm, à rebours des idéologies du progrès ou du « sens de l’Histoire », si influentes depuis les Lumières jusqu’au marxisme, qu’il n’y a « découvert aucun sens », et la forme éclatée de son roman en est la fascinante expression.

La mémoire

Cependant, cette vaste fresque historique est aussi un grand roman de la mémoire, ce qui justifie sa composition, à l’image du « foisonnant et rigoureux désordre de la mémoire » évoqué dans Histoire. Un sujet central est constamment présent, même s’il est parfois caché, tout au long du livre, qui n’est autre que l’auteur lui-même, dans son travail de mémoire, qui ne concerne pas seulement ses souvenirs de guerre. C’est cet homme que l’on voit à son bureau manipuler les précieuses archives familiales dont les fragments feront du roman un vaste collage : « Il cesse de feuilleter les cahiers et regarde sa main dans le soleil […] ». C’est ce même homme qui va visiter ce qu’il reste du château de L.S.M., s’imprégnant de « l’esprit des lieux », ou qui cherche à retrouver la trace du buste disparu de son ancêtre. C’est lui encore qui, plus jeune, interroge son oncle, dans sa fonction d’initiateur, pour essayer de comprendre le lourd secret de famille qui entoure la figure de L.S.M. Et surtout, c’est lui qui, enfant, vit des expériences fondatrices dans la ville du Midi, Simon faisant aussi de son roman un récit d’enfance fragmentaire.

Cette mémoire d’enfance, particulièrement présente dans la troisième partie, s’organise, de manière très proustienne, autour de lieux qui cristallisent les désirs et les hantises de l’enfant ou de l’adolescent. C’est d’abord « la trop vaste maison » dans laquelle il a grandi, dominée par la figure de « la vieille dame toujours habillée de noir » qui réunit chaque mois parents et amis pour de « cérémonieux dîners », dans « un subtil et faible parfum de choses fanées ». Non loin de là, c’est le théâtre où est représenté un opéra devant « un parterre de vieilles reines », ou encore la cathédrale, avec son « vieil évêque couvert d’or ». Mais ces fastes bienséants et désuets ont leur envers interlope et transgressif, auquel le garçon accède clandestinement, dans ce cinéma dont les places « populaires » sont occupées par des gitans qui révèlent au jeune bourgeois « quelque chose comme la perpétuation, la délégation vivante de l’humanité originelle ». Et quand la vieille dame disparaîtra, l’enfant connaîtra devant son corps exposé sa première confrontation avec la mort, en même temps que disparaîtra avec elle « tout ce qui subsistait encore d’un passé confus, d’une tranche d’Histoire ».

Repères

Articles

  • DÄLLENBACH (Lucien), « Les Géorgiques ou la totalisation accomplie », Critique, n° 414, 1981, repris dans Claude Simon, Paris : Seuil, « Les contemporains », 1988.
  • ZUPANČIČ (Metka), Notice sur Les Géorgiques, Dictionnaire Claude Simon, tome II, sous la direction de Michel BERTRAND, Paris : Honoré Champion, 2013, p. 634-639

Ouvrage

  • PIÉGAY-GROS (Nathalie), Claude Simon, Les Géorgiques, Paris : Presses Universitaires de France, « Études littéraires », 1996.

Ouvrages collectifs

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Mots-clés

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