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Le Palace (1962)
mardi 11 novembre 2025, par
Le Palace (1962). Notice
par Emelyn LIH
Le Palace est à la fois un roman proche de La Route des Flandres, publié deux ans plus tôt, et un roman à part, empreint d’une désillusion plus complète et plus désespérée. Il se démarque d’abord par son cadre spatio-temporel. Bien que les noms de lieux et les dates y soient absents, le lecteur peut voir dans Le Palace le traitement romanesque des expériences vécues par Claude Simon à Barcelone en 1936 lors du premier automne de la guerre civile espagnole et au moment des grands soulèvements révolutionnaires en Catalogne.
Résumé
Le protagoniste du roman, souvent appelé « l’étudiant » ou « celui qui avait été l’étudiant », est un jeune homme attiré par la cause républicaine et qui passe la frontière franco-espagnole pour se joindre à un groupe d’hommes dans une ville qui se situe près de la mer et où l’on parle espagnol et catalan. Par moments, le personnage se divise, et l’on assiste aux déambulations d’un homme plus âgé d’une quinzaine d’années, que déconcerte cette même ville maintenant dépourvue de l’atmosphère de violence et de libération qui l’enveloppait dans la période où l’étudiant la découvrait.
Le Palace commence in medias res avec l’arrivée d’un pigeon sur le rebord d’une fenêtre. Peu à peu nous sont présentés les occupants d’une salle : l’étudiant français, le « maître d’école » (un fonctionnaire d’un des partis qui se disputent le contrôle de la ville alors que tous sont également mobilisés par la lutte contre les forces franquistes), un homme armé (« officier » ou « policier ») qui suit les directives du maître d’école, et deux étrangers : un Italien et un Américain. L’Italien, un militant anarchiste qui ne se sépare jamais de son fusil, occupe de son récit la deuxième partie du roman. C’est lors d’un voyage en train puis dans la voiture qui leur fait traverser à vive allure la ville aux églises ravagées et à l’atmosphère électrique que cet « homme-fusil », qui aide à présent à faire passer des volontaires en Espagne depuis la France, raconte à l’étudiant comment il a assassiné un chef fasciste dans un restaurant parisien, plusieurs années auparavant. Dans la troisième partie, le lecteur découvre la suite de la scène de l’incipit. Les mêmes personnages sont maintenant penchés à la fenêtre, absorbés par le spectacle du cortège funèbre d’un chef révolutionnaire assassiné. Les tensions entre l’Américain et les révolutionnaires espagnols sont de plus en plus visibles aux yeux de l’étudiant, qui perçoit aussi dans la foule qui défile un sentiment d’épuisement et de méfiance. L’étudiant se souvient d’une conversation antérieure avec l’Américain. Celui-ci est un volontaire, partisan de la révolution, tout à la fois romantique et cynique. Il critique les hypocrisies de ses propres camarades avec une telle véhémence – c’est l’enjeu de la quatrième partie – que ce sont peut-être ces mêmes camarades qui ont secrètement fomenté de le faire disparaître. C’est du moins ce que semble craindre l’étudiant. Le lendemain de la procession funéraire, l’étudiant repense avec un malaise croissant aux paroles qu’ont échangées l’Américain et « le chauve » et aux menaces voilées qu’elles contenaient. Que s’est-il passé dans cette chaude nuit de septembre ? Est-ce que l’Américain, jugé suspect, a été enlevé ? C’est cette peur qui anime l’étudiant dans la dernière partie du roman, quand il cherche à en savoir plus sur son ami et qu’il interroge les autres membres du petit groupe sans succès. Les évocations de la place située au centre de la ville à deux époques différentes (celle de la jeunesse de l’étudiant et celle de son avatar plus âgé) se superposent une dernière fois, et le roman se clôt sur l’image inquiétante et ambiguë d’une mort violente.
Analyse
Mouvement et immobilité
Le temps et l’histoire sont, dans Le Palace, des forces omniprésentes mais muselées, comme la ville, en plein bouleversement révolutionnaire, est à la fois sujette à de prodigieuses transformations et prise dans une impasse qui provoque une violence autodestructrice. Cette contradiction influence la perception du personnage, et la narration donne le sentiment d’une histoire dont la rythmique est insolite, à la fois effrénée et figée : l’Italien racontant son entrée dans le restaurant où il doit assassiner un homme parle de « cette progression bizarre et saccadée, discontinue, du temps, fait apparemment d’une succession de (comment les appeler ?) fragments solidifiés » ; lorsque les personnages assemblés regardent passer le cortège funèbre, la procession, « quoiqu’elle parût toujours immobile, s’était rapprochée » ; et dans la détresse dévorante de la cinquième partie, tous sont comparés à des « automates condamnés à répéter sans fin les mêmes mouvements ou reparcourir le même itinéraire sans espoir de changement ni d’évasion ».
L’ambivalence de l’étudiant devenu un homme envers le projet révolutionnaire et ses coûts ne débouche pas sur le choix d’une doctrine contraire, ce qui aurait été une forme d’issue, mais sur un doute qui vient tout corroder, empêchant toute progression ainsi que le souligne l’épigraphe qui a beaucoup attiré les commentaires des premiers critiques du roman : « Révolution : mouvement d’un mobile qui, parcourant une courbe fermée, repasse successivement par les mêmes points ». Le Palace n’est cependant pas complètement défaitiste : certes l’étudiant fait le deuil de l’éclatante possibilité de la révolution et pleure sa perte tout autant qu’il dénonce ses excès. La révolution échoue. Mais la narration ne réserve pas moins de mépris pour la domination monarchique et religieuse qui la précédait.
L’atmosphère de guerre civile et de désastre qui définit Le Palace doit peut-être une partie de son intensité aux circonstances politiques de la période de la rédaction du roman. La guerre d’Algérie fait rage (le roman paraît en mars 1962, le même mois que la signature des accords d’Évian qui mettent un terme au conflit officiel et reconnaissent l’État algérien). De surcroît, la maison d’édition qui publie Simon, les Éditions de Minuit, joue un rôle central dans le débat autour de la liberté d’expression, et en particulier du droit d’exprimer son soutien à la cause de l’indépendance algérienne et de la nécessité de dénoncer la torture et la répression.
La matière d’Espagne
Si l’on excepte quelques paragraphes dans La Corde raide et les réminiscences d’un personnage du Sacre du printemps liées à une tentative de transbordement d’armes destinées à la République espagnole en guerre, Le Palace marque l’entrée dans l’univers simonien de la thématique espagnole, qui prendra plusieurs formes dans l’œuvre. Son intrigue reprend de nombreux éléments biographiques de la vie de Simon, ce que l’écrivain reconnaît dans un entretien : « […] je ne refuse nullement au Palace une valeur de témoignage, pourvu que l’on ne perde pas de vue non plus ce qu’a de fragile, de douteux et de contestable tout témoignage individuel ». Cet épisode déterminant dans la vie de Simon est en quelque sorte une initiation à l’échec historique. Il précède le choc de la débâcle de 1940, et présage de la victoire inévitable des forces impersonnelles du temps, de la nature et de la répétition.
La présence de l’Espagne se fait aussi sentir d’autres manières, dans d’autres romans où l’Espagne est un lieu essentialisé, peuplé d’éventails et de madones (associé à la jeunesse de la figure maternelle dans Histoire et L’Acacia) ; cependant c’est aussi le lieu de la pauvreté, de la barbarie rejetée mais invincible et de la déception politique. Le Palace a également une position particulière dans le paysage plus vaste de la littérature consacrée à la révolution et à la guerre civile espagnole, qu’elle soit de fiction ou de témoignage. Il vient après de grands textes classiques consacrés au conflit (Malraux, Orwell, Bernanos, Hemingway), se situe consciemment dans la lignée de ceux-ci, et s’érige en quelque sorte contre eux. Ainsi Le Palace est une sorte de réplique en sourdine à L’Espoir d’André Malraux (qui paraît en 1937, avant la fin de la guerre) : chez Simon, le personnage n’a aucune chance d’« arriver au socialiste parfait et enthousiaste à la six cent vingt-troisième page » évoqué dans La Corde raide. Mais Simon n’a pas que des cibles. Il a aussi des sources : il a pu voir la photographie des funérailles de Durruti, qui est l’un des référents pour la description du cortège, dans le célèbre livre d’histoire La Révolution et la Guerre d’Espagne par Pierre Broué et Émile Témime (paru en 1961, chez Minuit), et Simon a vraiment rencontré et écouté l’anarchiste italien qui deviendra « l’homme-fusil » dans son livre. Le Palace, malgré ses allures apocalyptiques et antihistoriques, prend ainsi place tout à fait consciemment dans une riche lignée de tentatives pour comprendre un événement charnière dans l’histoire du vingtième siècle.
Une réflexion sur la représentation
Philippe Sollers, rendant compte du Palace en 1962, le définit ainsi : « Ce n’est pas un roman sur la Révolution, c’est une révolution ». Et Doris Kadish renchérit avec un article intitulé « From the Narration of Crime to the Crime of Narration ». La forme tortueuse du Palace a évidemment partie liée avec sa réflexion morale et politique torturée, et les premiers commentateurs se sont penchés sur plusieurs singularités du roman : l’incipit, les formes de désignation, la variation des techniques narratives, la représentation de la perception…
Tout en demeurant thématiquement très unifié, le roman propose en effet une multiplicité de formes. Les cinq parties du récit font usage d’autant de modes sur lesquels la matière d’Espagne sera traitée dans toute l’œuvre : « Inventaire » développe une description à la fois maniaque et digressive ; « Récit de l’homme-fusil » une interrogation très poussée sur la représentation langagière et sur ses limites ; « Les Funérailles de Patrocle » correspond à la réécriture corrosive d’une épopée ; « Dans la nuit » est la mise en texte de la peur de la mort et de la trahison politique ; « Le bureau des objets perdus » expérimente l’expression de la vitesse et de l’immobilité : la révolution mort-née étant figurable à la fois comme une course haletante et comme un arrêt total.
Le « récit de l’homme-fusil » fournit notamment l’occasion d’un questionnement sur les motifs et les espoirs de toute narration : l’étudiant, tandis qu’il écoute l’Italien parlant interminablement, « se demandant qu’est-ce qui pousse un homme à raconter (“Ou à se raconter à lui-même […] : la seule différence c’est qu’il le fait maintenant à voix haute”), c’est-à-dire à reconstituer, à reconstruire au moyen d’équivalents verbaux quelque chose qu’il a fait ou vu, comme s’il ne pouvait pas admettre que ce qu’il a fait ou vu n’ait pas laissé plus de traces qu’un rêve ». Faisant abstraction pendant un moment du contexte, ce passage interroge toute tentative de traduire en récit l’expérience, spécifiquement l’expérience personnelle, et plus spécifiquement encore, l’expérience qui porte la trace d’une transformation, d’une rencontre avec l’histoire : le sujet, ne pouvant ni vivre avec cette trace, ni s’en défaire, s’essaye du moins à une communication cathartique. Cette question est centrale pour l’œuvre de 1962 et pour celles à venir.
Le Palace est un roman déconcertant : on y chercherait en vain de l’amour, de l’héroïsme ou de la rédemption ; mais on y trouve, dans un style baroque et satirique, la peinture de la peur, de l’incertitude et de la quête désespérée d’une vérité. Ce récit foisonnant offre un plaisir de lecture que n’entame pas la ruine de tout espoir de progrès exprimée par la narration.
Repères
- Le Palace. Paris : Minuit, 1962, 232 p.
- Repris dans les Œuvres, 1. Édition établie par Alastair B. Duncan, avec la collaboration de Jean H. Duffy. Paris : Gallimard, février 2006. (Bibliothèque de la Pléiade ; 522), p. 413-550.
Articles
- BERTRAND (Michel), « Représentations de la Barcelone révolutionnaire dans Le Palace (1962) et Les Géorgiques (1981) de Claude Simon », ADEN : Paul Nizan et les années trente, n° 5, octobre 2006, p. 333-351.
- BLANC (Anne-Lise), « L’éventail à feuille plissée des imaginaires de l’Espagne dans les romans de Claude Simon ». Dans Intertextualité : quand les textes voyagent. Études réunies par Jean-Yves Laurichesse. Perpignan : Presses universitaires de Perpignan, 2007, p. 195-214.
- DEGUY (Michel), « Claude Simon et la représentation », Critique, vol. 18, n° 187, déc. 1962, p. 1009-1032.
- KADISH (Doris), « From the Narration of Crime to the Crime of Narration », The International Fiction Review, n° 4 (1977), p. 128-136.
- PIQUER DESVAUX (Alicia), Notice sur Le Palace. Dictionnaire Claude Simon, tome II, sous la direction de Michel BERTRAND. Paris : Honoré Champion, 2013, p. 588-592.
- RENAUD (Aurélie), « Le cloaque espagnol : la légende noire dans les romans de Claude Simon ». Corps et matière. Cahiers Claude Simon, 12, 2017, p. 161-174.
- SYKES (Stuart), « 1962. Le Palace, ou la ronde de l’écriture ». Les Romans de Claude Simon. Paris : Éditions de Minuit, 1979, p. 86 à 101.
Ouvrage
- TOST PLANET (Manuel Antonio), Claude Simon : Novelas « españolas » de la guerra y la revolución, Ediciones Península, Barcelona, coll. « Nexos », 1989.