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La Chevelure de Bérénice (1984)
mardi 21 octobre 2025, par
La Chevelure de Bérénice (1984)
Notice par Martine Créac’h
Résumé
La Chevelure de Bérénice est un texte singulier dans l’œuvre de Claude Simon : rythmé comme un poème, il est très bref et composé en soixante-neuf fragments inégaux, sans ponctuation. Pourtant une histoire s’esquisse, au passé simple. Elle commence avec l’arrivée d’une femme accompagnée d’un enfant sur une plage déserte et s’achève lorsque la nuit est presque tombée. Au début du livre, la femme vêtue de noir, la tête couverte d’un fichu, retire ses bas et entre dans l’eau. Puis d’autres figures plus lointaines sont évoquées : trois autres femmes vêtues de corsages de couleur vive et accompagnées d’un chien qui disparaîtront en même temps que la femme en noir, des pêcheurs qui dorment près de leur barque ou qui jouent au ballon. À la fin du livre, la femme remet ses bas et disparaît tandis que les pêcheurs commencent à « s’affairer autour des barques ».
Les descriptions de ces figures alternent avec les descriptions des éléments qui les entourent. Ceux-ci sont caractéristiques d’un paysage de bord de mer : éléments naturels (dunes, herbes, nuages, vagues, tamarins, roseaux) mais aussi fragments de tonneaux, barques, morceaux de bois flotté et autres détritus maritimes. Ces descriptions sont également associées à l’évocation du mouvement puissant des constellations célestes et, notamment, de la Chevelure de Bérénice qui donne au texte une dimension cosmique. La violence de certaines références mythiques ou historiques, comme l’allusion à la cruauté de l’empereur Héliogabale, s’accorde à des souvenirs visuels et olfactifs associés à l’Espagne et, plus précisément, à la ville de Barcelone dont le nom est cité : évocation de corps allongés, de chats faméliques, d’une « vieille qui saignait les poulets », de dockers fixant des prostituées et d’un « enfant roi rose crevette joufflu sur les timbres-poste ».
Analyse
Claude Simon et Joan Miró
La Chevelure de Bérénice fut publié par Minuit en 1984 (après avoir été publié en 1972 dans la revue Entretiens) mais la date inscrite à la fin du texte est 1965. Le texte de Simon a en effet été commandé par l’éditeur Maeght, qui souhaitait publier un livre d’art pour faire connaître l’œuvre du peintre catalan Joan Miró (1893-1983). L’album de grand format (62X46) intitulé Femmes porte en couverture le nom des deux artistes. Il fut achevé d’imprimer en novembre 1965 et publié dans une édition à tirage limité. On y trouve le texte de Simon avec des bois gravés originaux de Miró. Le texte, simplement dactylographié, précède les reproductions de vingt-trois peintures de taille variable et de technique différente (huile, acrylique ou cire) peints par Miró à Majorque entre 1959 et 1960 en quatre séries : une série de six peintures sur toile de jute intitulée FEMME et datée de février 1960, une série de deux au titre de FEMME ASSISE, datée de 1959, une série de cinq portant aussi le titre de FEMME ASSISE, datée de novembre et décembre 1960, une série de dix peintures sur toile de jute au titre de FEMME ET OISEAU datée d’avril à juin 1960. La première et la dernière série ont été peintes sur une toile de jute qui porte encore parfois des inscriptions commerciales.
Le texte de Claude Simon ne décrit pas les planches de Miró. Le lecteur repère cependant très vite de nombreux échos entre les deux œuvres : le lien avec la Catalogne, l’importance du noir qui contraste fortement avec les couleurs vives extrêmement variées évoquées dans le texte avec une remarquable précision (« suaves couleurs de fleurs de sang citron azur cerise grenat couleur d’herbe couleur de crépuscule d’aubes de pervenche safran rubis indigo »), les références à la toile de sac et même aux lettres inscrites sur celle-ci. Comme André Breton qui, en 1959 dans ses Constellations, accompagne les gouaches de Miró de vingt-deux « proses parallèles », les fragments de Simon accordent une large place aux constellations et aux oiseaux souvent associés à des figures féminines. Simon et Miró partagent cependant un imaginaire féminin très éloigné de l’idéalisation surréaliste de Breton. De nombreux critiques ont souligné la dimension érotique de La Chevelure de Bérénice, qui s’exprime notamment par le nombre de fragments (69) et une « lourde sensualité » qui gagne jusqu’aux éléments naturels qui entourent la femme lorsque sont évoqués le « ventre des nuages » et le « flanc de la dune » ; mais cet imaginaire inclut également, comme chez Miró, la maternité et la violence : la « vieille qui saignait les poulets » de Simon participe au même imaginaire que La Fermière de Miró (1922-1923).
La Chevelure de Bérénice dans l’œuvre de Claude Simon
Si le texte de La Chevelure de Bérénice s’est inspiré de l’œuvre d’un autre, il appartient néanmoins pleinement à l’œuvre de Simon et sa publication chez Minuit, sans les images qui l’avaient suscité, nous y rend plus sensibles. Le changement de titre, même si des contraintes éditoriales le justifient (en 1983, Philippe Sollers avait intitulé son nouveau roman Femmes) et même s’il est emprunté à Miró qui l’avait donné en 1963 à une série de gravures, marque l’autonomie nouvelle du texte de Simon.
Nous trouvons dans La Chevelure de Bérénice de nombreux échos de ses autres œuvres. Si l’on rencontrait déjà, dans le Tricheur, l’allusion à une femme qui « tuait les poules en leur coupant la langue avec de vieux ciseaux rouillés » et, dans Histoire, une référence aux « timbres à l’effigie rose-langouste […] d’un roi-enfant » représentant le roi espagnol Alphonse XIII (1886-1941), ce sont surtout les œuvres presque contemporaines de Femmes, Le Palace de 1962 et Histoire de 1967, qui nous permettent de mieux comprendre certains détails de La Chevelure de Bérénice. Plusieurs fragments évoquant des corps allongés et des fusils font allusion aux travailleurs anarchistes morts dans les faubourgs de Barcelone lors de la guerre civile espagnole de 1936. Claude Simon s’est rendu à Barcelone, bastion républicain face aux rebelles franquistes au début de la guerre, et il a décrit cette expérience dans Le Palace. L’allusion aux prostituées « vêtues de combinaisons décolorées à force d’avoir été lavées » sera reprise dans Histoire (1967) où sont évoquées des « Murciennes en chemises de dentelle délavées appuyées contre les parois de céramique des bordels ».
Écrire en peintre
La composition concertée de La Chevelure de Bérénice annonce surtout Orion aveugle publié en 1970. Comme Orion aveugle en effet, La Chevelure de Bérénice est un texte de commande. Pour Simon, cela ne dévalorise pas son travail : il explique dans Le Discours de Stockholm qu’il le conçoit comme un travail d’artisan dans la lignée de Bach ou de Poussin. Comme Orion aveugle né, si l’on en croit sa préface, du « désir de bricoler quelque chose à partir de certaines peintures que j’aime », et qui trouvera en 1971, dans Les Corps conducteurs, un prolongement sans les images, Femmes, conçu dans la proximité avec l’œuvre de Miró, s’affranchira des images dans La Chevelure de Bérénice.
Sans doute, Claude Simon cherche-t-il moins à écrire d’après un peintre qu’à écrire « comme un peintre sur la surface de sa toile où sont présents à la fois tous les éléments retouchant l’un par rapport à l’autre, essayant de faire en sorte que l’ensemble se compose, s’équilibre ». Pour cela, il s’appuie, comme il l’explique dans la préface d’Orion aveugle, sur certains « mots-carrefours » : les mots « tête », « poils », « chevelure », notamment, jouent ce rôle dans La Chevelure de Bérénice. Ces échos établissent des correspondances entre les éléments animés ou inanimés, sans préséance ni hiérarchie, tels qu’il les découvre dans les œuvres qu’il aime, celles des peintres allemands de la Renaissance, comme celles de Brueghel, Poussin, Rauschenberg ou Dubuffet.
Repères
- La Chevelure de Bérénice, Paris : Minuit, 1984, 24 p.
- Repris dans les Œuvres, 1. Édition établie par Alastair B. Duncan, avec la collaboration de Jean H. Duffy. Paris : Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, février 2006, p. 553-564.
Articles
- CALLE-GRUBER (Mireille), « Femmes, avec 23 peintures de Joan Miró », dans Claude Simon. Les Vies de l’Archive. Textes réunis par Mireille CALLE-GRUBER, Melina Balcázar Moreno, Sarah-Anais Crevier Goulet et Anaïs Frantz. Éditions universitaires de Dijon, (Écritures), 2014, p. 169-173.
- CASTILLON (Jeanne), « L’antre du regard de Miró à Simon : deux voyeurs en puissance. Lecture de La Chevelure de Bérénice », Claude Simon, passions du corps, M. HARTMANN dir., Elseneur, n°35, Caen, Presses Universitaires, 2020, p. 107-120.
- MOURIER-CASILE (Pascaline), « Jeu(x) d’images : Simon au miroir de Miró ». p. 181-196 dans Les Images chez Claude Simon : des mots pour le voir, Stéphane BIKIALO, Catherine RANNOUX (dir.), Rennes, Presses universitaires de Rennes (La Licorne ; 71), 2004, p. 181-196.
- PIQUER DESVAUX (Alicia), Notice sur La Chevelure de Bérénice. Dictionnaire Claude Simon, tome II, sous la direction de Michel BERTRAND. Paris : Honoré Champion, 2013, p. 552-554.
- REBOLLAR (Patrick), « Regards sur une analogie des profondeurs : Femmes, sur 23 peintures de Joan Miró ». La Licorne, 35, 1995, p. 275-282
- RENAUD (Aurélie), « Le rose et le noir : la mort derrière le paravent », Nord’, Éditions Société de Littérature du Nord, 2016/2 n° 68, p. 29-30
Ouvrage
- CALLE-GRUBER (Mireille), CAMPAIGNOLLE (Hélène), Pour une poétique de l’archive. Femmes de Claude Simon sur les peintures de Joan Miró, Presses Sorbonne Nouvelle, 2023.
