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Archipel et Nord (2009)

mercredi 28 janvier 2026, par Christine Genin

« Archipel » et Nord (2009). Notice

Par Patrick SUTER

Archipel et Nord, paru en 2009, est le seul livre inédit de Claude Simon publié par les éditions de Minuit après le décès de son auteur. Ce volume réunit deux textes courts consacrés aux espaces nordiques, le premier comptant neuf pages et le second quinze. Écrits à l’invitation de l’éditeur danois Anders Nyborg, ils ont été publiés en 1973, respectivement dans les revues nordiques Åland 74 et Finland 74. Archipel a paru alors non en français mais dans des traductions en anglais, en suédois, en finnois et en allemand, alors que Nord a été publié en français, ainsi que dans des traductions en anglais et en allemand.

Résumé

Archipel évoque un voyage en avion – plus précisément en hydravion – dans lequel est progressivement découvert l’archipel, que l’on peut reconnaître comme celui d’Åland, composé de plus de six mille îles dans le nord de la Baltique. L’archipel n’est cependant pas nommé, la seule indication géographique locale étant « fin-land, suo-mi : terre des marais ». Au cours du trajet, il est fait allusion, de façon très elliptique, et là aussi sans les désigner explicitement, à certains éléments de l’histoire de l’archipel : à la fondation d’un monastère franciscain par des moines fanatiques, à des combats navals ayant impliqué différentes puissances pour la maîtrise d’un détroit (Anglais, Français, Suédois, Russes). De nombreux éléments de description évoquent l’espace aperçu depuis une perspective aérienne : la terre ferme, les forêts, les champs formant de petits rectangles, la terre de plus en plus découpée avant d’être transformée en « haillon percé de mille déchirures », et enfin les îlots de taille, de forme et de couleur diverses. Les lieux ne sont évoqués que de façon allusive ou minimale, laissant place aux évocations, aux images ou aux souvenirs qu’ils déclenchent. Ils rappellent en particulier un monde légendaire qui compte, parmi d’autres figures mythologiques, des « hommes-poissons […] aux femelles à tétines dessinées en rose saumon sur le blanc du silence ».

Nord a pour substrat un voyage au-delà du cercle polaire, à partir d’Helsinki, dont le nom est inscrit en lettres majuscules à la première page. L’itinéraire (ou plutôt sa rêverie) passe par différents lieux, Sevettijärvi, Kandalachka, Arkhangelsk, Vorkouta, Igarka, Salekhad, les montagnes de Verkhoiansk, celles de Tcherskii, l’Anadyrle Baïkal, la mer des Tchoukches. Certains de ces lieux se trouvent en Finlande, d’autres en Russie toute proche, alors que d’autres encore sont situés très loin, mais eux aussi à proximité du cercle polaire. En revanche, si « Anadyrle » constitue sans doute une variante d’Anadyr, ville de l’extrémité Nord-Est de la Russie construite sur le permafrost, le Baïkal, qui lui est associé, en est extrêmement éloigné et se trouve à plus de 4’000 kilomètres, et à environ 53° de latitude. En dehors de cette rêverie, le voyage mène vers des lieux du Grand Nord, abandonnés, où apparaissent de très anciennes et à la fois très jeunes forêts ainsi que différents animaux. Le narrateur entend parler d’un très vieil homme ayant connu ces territoires avant l’arrivée de la modernité, qui pourrait lui raconter les usages du passé, mais il renonce à le rencontrer.

Analyse

La question du genre

Si les contextes de parution dans des revues touristiques rapprochent Archipel et Nord du genre des notes de voyage, et s’il est possible de les relier (au moins en partie) à des lieux découverts au cours de trajets réellement accomplis par un voyageur, il serait réducteur de s’en tenir à cette dimension. L’on manquerait ainsi l’extraordinaire dimension lyrique de ces deux textes, peut-être inégalée dans l’œuvre de Claude Simon, et que renforce encore leur mise en rapport dans le même volume.

Sur le plan formel, Archipel et Nord se situent dans la ligne d’autres textes de Claude Simon de la fin des années soixante et des années soixante-dix : Femmes, paru en 1966 aux éditions Maeght avant d’être republié en volume avec un nouveau titre (La Chevelure de Bérénice, 1983) ; « Essai de mise en ordre de notes prises au cours d’un voyage en Zeeland (1962) et complétées », paru en 1973 dans la revue Minuit, et republié en 2005 dans le premier des Cahiers Claude Simon. Ces divers textes ont pour particularité de se présenter comme des suites de paragraphes de longueur variable, mais souvent brefs (allant d’un seul mot à une trentaine de lignes), commençant presque toujours par une minuscule et se terminant sans point – le blanc qui les sépare soulignant leur aspect fragmentaire. Souvent, ces paragraphes sont organisés autour de l’expansion d’un nom ou d’une expression nominale, d’autres fois ils présentent des actions, mais le plus souvent au participe présent, dans lequel récit et description sont confondus.

Leur disposition graphique rapproche Archipel et Nord des recherches sur la spatialisation de la poésie ou sur la poésie visuelle. L’abondance des comparaisons ou des métaphores associées aux éléments décrits les situe dans l’écho de poèmes en prose construits sur des séries d’images, en particulier chez Rimbaud – dont le poème « Ô saisons, ô châteaux » est évoqué dans un paragraphe d’Archipel. L’importance des images associées aux éléments décrits souligne le surgissement de l’imaginaire au plus intime d’un sujet – qui, dans le langage, devient un autre.

Une esthétique du discontinu

Comme l’a souligné Michel Collot, la mise en page d’Archipel et Nord repose sur une disposition typographique particulièrement adaptée à celle d’un espace archipélique, esquissé par des fragments nombreux de longueurs diverses, si bien que le texte se fait littéralement géo-graphie. Il faut ajouter que la succession des fragments séparés par des blancs fait écho aux discontinuités que peuvent représenter des interruptions et des frontières. Celles-ci sont soulignées par le franchissement du cercle polaire, suggéré comme une extrémité particulièrement lointaine dans une phrase isolée et brisée (« mais jamais encore je n’avais pénétré dans »). La syntaxe disloquée mime cette discontinuité, et cette phrase, qui commence à la première page de Nord, n’est présentée de façon complète que deux pages plus loin : « mais je n’avais […] pas encore pénétré dans cette jeunesse cette vieillesse je croyais ». Et encore : le début et la fin sont entrecoupés par un paragraphe intercalaire.

Une expérience des limites

En franchissant le cercle polaire, le sujet entre dans une région reculée où le monde s’inverse, la pleine mer, que signifie en grec « ΑΡΧΙ-ΠΕΛΑΓΟ » (ce mot apparaissant en capitales dans le texte), se renversant en une myriade d’îles ou d’îlots, le drapeau bleu et blanc de la Grèce se muant en son « négatif » pour former celui de la Finlande. Archipel et Nord évoquent une expérience de la frontière semblable à celles des Grecs confrontés au territoire des Scythes, telle que l’a décrite François Hartog dans Le Miroir d’Hérodote. Allant vers le nord, le sujet aborde un espace de mythes, à la fois cimetière et matrice du monde. Il échappe aux structures auxquelles il est habitué, entre dans une région où la présence du jour ou de la nuit ne détermine plus l’alternance entre veille et sommeil. La progression « loin très loin plus loin qu’un homme ne pourrait aller en marchant toute une vie » entraîne le sujet dans un monde non-humain, un « cimetière où depuis toujours aucun bûcheron », et les rencontres, décisives quoique brèves, ont lieu désormais avec de « fantastiques racines » ou des « animaux gigantesques » sortis « de quelque légende nordique ». Le périple devient initiatique, le voyageur en venant à entendre parler d’un « vieil homme » qui apparaît à la fois comme tout autre et comme son semblable : un autre de lui-même. Ce « vieil homme », dont le sujet décide de s’éloigner, rappelle la transformation que peut subir un individu dans des états liminaux, au cours desquels le sujet abandonne un état ancien et accomplit une mue, comme en rend compte l’anthropologue Victor Turner dans Le Phénomène rituel.

Dans cet état, les contraires se mêlent. Derrière une « barrière » par laquelle « le Grand Nord » semble se protéger, le soleil est désormais « sans chaleur », le jour ne laisse pas place à la nuit, l’activité mentale diurne et le rêve se confondent, les compagnons de pensée deviennent des animaux. Divers oxymores soulignent l’attrait comme érotique du paysage du Nord, où le sujet est entraîné dans une fusion des opposés, une mort et une renaissance.

Repères

  • Archipel et Nord, Paris, Minuit, 2009.
  • Repris dans Œuvres 2, Édition établie par Alastair B. Duncan, avec la collaboration de Bérénice Bonhomme et David Zemmour. Paris : Gallimard, 2013. (Bibliothèque de la Pléiade ; 586). p. 1319-1336. Notice et notes p. 1616-1620.

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