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	<title>Association des Lecteurs de Claude Simon</title>
	<link>https://associationclaudesimon.org/</link>
	<description>Site de l'association des lecteurs de Claude Simon. Prix Nobel de Litt&#233;rature 1985. Bibliographie. Cahiers Claude Simon. Critiques. Ressources. &#338;uvre et actualit&#233; de l'&#339;uvre de Claude Simon.</description>
	<language>fr</language>
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		<title>Jean Paul Goux. &#171; Si la beaut&#233; ... &#187; (2006)</title>
		<link>https://www.associationclaudesimon.org/Jean-Paul-Goux-Si-la-beaute-2006.html</link>
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		<dc:date>2016-05-28T23:25:05Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Christine Genin</dc:creator>


		<dc:subject>Goux, Jean-Paul</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; Si la beaut&#233; &#8230; &#187; par Jean-Paul Goux &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &#8230; et m&#234;me belle, si la beaut&#233; est le contraire de la coquetterie et de la futilit&#233; &#8230; &#187; L'Acacia &lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'&#233;crirait-on, ou m&#234;me aurait-on jamais commenc&#233; d'&#233;crire sans cette effervescence et cet &#233;blouissement qui vous ont agit&#233; et stup&#233;fi&#233; &#224; la lecture de quelques tr&#232;s rares &#339;uvres : &#224; l'adolescence, Au ch&#226;teau d'Argol, un peu plus tard, La Recherche, et, dans l'&#233;t&#233; des vingt-quatre ans, pass&#233; le dernier concours, quand on pense faire enfin ses d&#233;buts dans (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/-hommages-et-temoignages-.html" rel="directory"&gt;Hommages et t&#233;moignages&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/+-Goux-Jean-Paul-+.html" rel="tag"&gt;Goux, Jean-Paul&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Si la beaut&#233; &#8230; &#187;&lt;br/&gt;
par Jean-Paul Goux&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;p style=&#034;text-align:right&#034;&gt;&#171; &#8230; et m&#234;me belle, si la beaut&#233; est le contraire de la coquetterie et de la futilit&#233; &#8230; &#187; &lt;br/&gt;{L'Acacia}&lt;/p&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'&#233;crirait-on, ou m&#234;me aurait-on jamais commenc&#233; d'&#233;crire sans cette effervescence et cet &#233;blouissement qui vous ont agit&#233; et stup&#233;fi&#233; &#224; la lecture de quelques tr&#232;s rares &#339;uvres : &#224; l'adolescence, &lt;i&gt;Au ch&#226;teau d'Argol&lt;/i&gt;, un peu plus tard, &lt;i&gt;La Recherche&lt;/i&gt;, et, dans l'&#233;t&#233; des vingt-quatre ans, pass&#233; le dernier concours, quand on pense faire enfin ses d&#233;buts dans la vie, &lt;i&gt;L'Herbe&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La beaut&#233; transporte et sid&#232;re tout en m&#234;me temps : elle exerce sur vous ses pouvoirs despotiques dans le moment m&#234;me o&#249; vous sentez en vous une force neuve, l'octroi gracieux, sans contrepartie, enti&#232;rement g&#233;n&#233;reux, d'une libert&#233; pas m&#234;me r&#234;v&#233;e. Vous lisez dans la ferveur, &#224; peine cherchez-vous alors &#224; comprendre ce qui vous arrive l&#224;, vous savez seulement, et vous vous le dites, que quelque chose vient de vous &#234;tre r&#233;v&#233;l&#233; et que la litt&#233;rature, c'est &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'elle &#233;tait une exp&#233;rience &#224; part enti&#232;re, la premi&#232;re lecture de Claude Simon avait des effets qui ne se pr&#233;sentaient pas &#224; vous avec clart&#233;, et c'est bien apr&#232;s le temps de la lecture que vous pouviez chercher &#224; nommer ce qui vous avait saisi et transport&#233;. Et pourtant, par un curieux effet de l'&#339;uvre r&#233;v&#233;latrice, il vous semblait alors que celle de Simon venait confirmer ce que vous saviez confus&#233;ment, ce que vous d&#233;siriez, il vous semblait qu'elle venait ainsi apposer le sceau de la v&#233;rit&#233; sur vos aspirations litt&#233;raires &#8212;, en sorte qu'elle &#233;tait comme le garant de la l&#233;gitimit&#233; de vos projets. Les vraies r&#233;v&#233;lations ont ceci d'&#233;trange qu'en en faisant l'exp&#233;rience vous &#234;tes convaincu tout &#224; la fois de d&#233;couvrir des mondes enti&#232;rement inconnus de vous, et pourtant de reconna&#238;tre et comme de retrouver ce qui vous est le plus proche et qui vous est propre. On a d&#233;couvert et aim&#233; chez Simon tant de choses que l'on croyait tout en m&#234;me temps reconna&#238;tre comme si on les avait de toujours connues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout en lisant les po&#232;tes, on n'&#233;crivait pas de po&#232;mes : on aimait la prose et on &#233;tait personnellement bless&#233; de la voir humili&#233;e dans tant de romans par son manque de tenue, son manque d'allure, son rel&#226;chement. Si &#171; la litt&#233;rature n'est pas faite pour agr&#233;menter si peu que ce soit les loisirs d'autrui &#187;, par quel outrageant m&#233;pris de soi-m&#234;me le roman pouvait-il rel&#233;guer son lecteur aux commodit&#233;s du divertissement ? Comme chacun des autres arts, celui du roman devait &#234;tre &#171; purg&#233; de tous les &#233;l&#233;ments qui ne lui appartiennent pas sp&#233;cifiquement &#187;. Ces trois romans de Simon lus dans l'&#233;t&#233; prouvaient, avec une radicalit&#233; qui n'&#233;tait ni dans &lt;i&gt;Argol&lt;/i&gt; ni m&#234;me dans &lt;i&gt;La Recherche&lt;/i&gt;, que l'art du roman peut &#234;tre lib&#233;r&#233; du fardeau de la conduite d'une intrigue, que le mouvement dans le roman, ce qui pousse le lecteur &#224; tourner les pages, peut &#234;tre impuls&#233; par autre chose que &#171; l'appel de la suite &#187;, par autre chose, donc, que le r&#233;cit : par l'&#233;nergie motrice de &#171; cette syntaxe imp&#233;rieuse &#187; qui est &#233;voqu&#233;e dans &lt;i&gt;L'Herbe&lt;/i&gt;. S'il y avait une foule de sc&#232;nes dans chacun de ces romans, sans toujours comprendre comment elles &#233;taient organis&#233;es ni m&#234;me chercher &#224; le faire, on &#233;tait avant tout sensible au renversement des priorit&#233;s romanesques qui faisait reporter sur la syntaxe la charge de cr&#233;er les effets d'attente, le suspens caract&#233;ristique du r&#233;cit, on aimait que l'attention du lecteur f&#251;t accapar&#233;e par les rebondissements d'une syntaxe en &#233;tat de tension continue :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;comme si elles se tenaient toujours l&#224;, myst&#233;rieuses et geignardes, quelque part dans la vaste maison d&#233;labr&#233;e, avec ses pi&#232;ces maintenant &#224; demi vides o&#249; flottaient non plus les senteurs des eaux de toilette des vieilles dames en visite mais cette violente odeur de moisi de cave ou plut&#244;t de caveau comme si quelque cadavre de quelque b&#234;te morte quelque rat coinc&#233; sous une lame de parquet ou derri&#232;re une plinthe n'en finissait plus de pourrir exhalant ces &#226;cres relents de pl&#226;tre effrit&#233; de tristesse et de chair momifi&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claude Simon, Histoire, Minuit, 1967, p. 10 (d&#233;sormais abr&#233;g&#233; en H).&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Pas plus que ces multiples sc&#232;nes ne s'organisaient en une intrigue qu'une conclusion serait venue boucler et r&#233;soudre, la phrase de Simon ne venait s'&#233;trangler dans un point final, elle avan&#231;ait, courait, prolif&#233;rait &#8211; se d&#233;veloppait en se gonflant sans discontinuer sous l'effet d'une germination incoercible : la beaut&#233; de ce mouvement d'expansion continu, l'&#233;motion qui vous enlevait alors, on les associait de mani&#232;re pr&#233;f&#233;rentielle &#224; des images musicales, &#224; la m&#233;lodie continue wagn&#233;rienne comme aux phrases sans fin des symphonies mahl&#233;riennes, parce que l'on pensait que le roman, lui aussi, devait reprendre &#224; la musique son bien. On aimait ces pages pleines, satur&#233;es, qui remplissaient &#224; ras bord l'enceinte de leurs marges afin qu'y jouent pleinement et s'y multiplient les mouvements browniens du sens. En se lib&#233;rant des plaisirs d'assouvissement de l'intrigue, en transf&#233;rant &#224; la syntaxe de la prose les pouvoirs du roman, le roman multipliait la richesse de ses ressources, il vous ouvrait des espaces jamais vus, vous insufflait la m&#234;me libert&#233; et la m&#234;me &#233;nergie qui l'animait, il vous communiquait le d&#233;sir et la force d'&#233;crire qui l'avaient port&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on &#233;tait perdu dans une for&#234;t de &#171; il &#187; et de &#171; elle &#187; difficilement identifiables ou dans les chevauchements chronologiques de sc&#232;nes difficilement situables, on aimait retrouver des moules rythmiques caract&#233;ristiques :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] assis l&#224;, en demi-cercle sur des brouettes ou des seaux, se racontant de leurs voix monocordes, plaintives et maladroites leurs habituelles histoires de r&#233;coltes que le mauvais temps a emp&#234;ch&#233; de rentrer, de prix du bl&#233; ou de la betterave&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claude Simon, La Route des Flandres, Minuit, 1960, p. 120 (d&#233;sormais abr&#233;g&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; [&#8230;] &lt;br class='autobr' /&gt;
[&#8230;] comme la couleur m&#234;me de la guerre, de la terre, s'emparant d'eux peu &#224; peu, eux, leurs visages terreux, leurs loques terreuses, leurs yeux terreux aussi, de cette teinte sale, indistincte qui semblait les assimiler d&#233;j&#224; &#224; cette argile, cette boue, cette poussi&#232;re dont ils &#233;taient sortis et &#224; laquelle, errants, honteux, h&#233;b&#233;t&#233;s et tristes, ils retournaient chaque jour un peu plus [&#8230;] (158-159)&lt;br class='autobr' /&gt;
[&#8230;] maintenant il &#233;tait lanc&#233;, parlait sans s'arr&#234;ter, lentement, mais d'une fa&#231;on continue, patiente, et, semble-t-il, comme pour lui-m&#234;me, non pour eux, ses gros yeux fix&#233;s sur le vide, droit devant lui, emplis de cette m&#234;me expression &#224; la fois &#233;tonn&#233;e, grave et admirative [&#8230;] (159-160)&lt;br class='autobr' /&gt;
[&#8230;] car peut-&#234;tre ne parlait-il pas, n'avait-il m&#234;me pas besoin de parler, immobile paisible et taciturne &#224; c&#244;t&#233; de cette flamme immobile elle aussi, et non pas deux voix alternant mais peut-&#234;tre une seule, ou peut-&#234;tre aucune, peut-&#234;tre le silence seulement rempli par cette tr&#233;pidation monotone, t&#233;nue, qui, de la bouilloire, semblait se communiquer &#224; la table, au sol, et lui et moi assis dans ces bizarres t&#233;n&#232;bres diurnes au sein de l'aveuglant apr&#232;s-midi de septembre, et les abeilles au dehors, et le monde &#233;clatant, bariol&#233;, divers [&#8230;] (&lt;i&gt;H&lt;/i&gt;, 151-152)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette voix prof&#233;rante, son allant et son emportement, son flux continu, la pr&#233;gnance de ses rythmes command&#233;s par le nombre, c'&#233;tait la voix m&#234;me du lyrisme, assimil&#233; par le roman, d&#233;barrass&#233; des complaisants &#233;panchements narcissiques : l'&#233;motion qu'elle engendrait, on sentait bien qu'elle n'avait rien &#224; voir avec l'agitation des sentiments et, parce qu'elle n'&#233;tait en rien psychologique, qu'elle &#233;tait pleinement esth&#233;tique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le monde de ces romans &#233;tait aussi le monde du lyrisme :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] (les volets l&#224; aussi tir&#233;s entre elle et l'&#233;clatante, l'orageuse lumi&#232;re de l'&#233;t&#233; moribond &#8211; l'&#233;t&#233; qui allait peu &#224; peu ainsi s'&#233;puiser, par degr&#233;s, d'orage en orage, comme si chacun emportait, lui enlevait un peu de sa substance &#8211; cette &#233;paisse et opaque mati&#232;re, comme la p&#226;te d'un pinceau trop charg&#233;, dans laquelle il semble &#234;tre coul&#233; tout entier : les lents ciels lourds, la lourde et verte senteur de foins coup&#233;s, d'herbe ti&#232;de, de terre ti&#232;de, de fruits ti&#232;des, m&#251;rissants, pourrissants &#8211;, les orages (comme celui de l'avant-veille) d'abord aussit&#244;t &#233;pong&#233;s, bus par la terre velue, la molle et grise poussi&#232;re, puis, peu &#224; peu, attaquant l'&#233;t&#233;, le lavant, le d&#233;trempant, le trouant d'ombres transparentes, s'allongeant, puis, plus tard encore, l'entra&#238;nant, l'emportant, ni plus ni moins qu'une aquarelle se d&#233;layant, glissant, s'ab&#238;mant parmi l'humide, brun et silencieux froissement des feuilles qui se d&#233;tachent, tombent, ne laissent plus &#224; la fin que le noir entrelacs des branches nues et raides s'entrechoquant, oscillant avec raideur dans la virginale et m&#233;tallique pluie d'hiver) [&#8230;]&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claude Simon, L'Herbe, Minuit, 1958, p. 213-214.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ,&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;le monde du lyrisme, le monde sensible des &#233;l&#233;ments et de la chair des femmes, le monde des ciels, des feuillages, de l'herbe, de la pluie et de la boue, &#171; le monde effectivement &#233;prouv&#233; &#187;, avec ses lumi&#232;res, ses couleurs, ses odeurs, ses bruits, ses chevaux, ses oiseaux, le monde d'abord per&#231;u avant d'&#234;tre interpr&#233;t&#233; et compris, comme le crocodile d'&lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt;, selon cette exigence de v&#233;rit&#233; dans le rendu que Proust appelait &#171; le c&#244;t&#233; Dosto&#239;evski de Madame de S&#233;vign&#233; &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;et l&#224; aussi sans doute l'odeur d'herbe &#233;cras&#233;e froiss&#233;e aplatie de s&#232;ve verte et quelque chose dessus gris&#226;tre terne immobile fait apparemment de carton ou de cuir bouilli et se terminant &#224; une extr&#233;mit&#233; comme une branche cass&#233;e fendue l'&#233;corce rugueuse fendue ou une vieille godasse aplatie d&#233;form&#233;e racornie l'empeigne d&#233;clou&#233;e de la semelle b&#226;illant l&#233;g&#232;rement et tout aussi immobile aussi inanim&#233; qu'un rebut une chaussure jet&#233;e abandonn&#233;e dans les orties d'un terrain vague l'ombre des tiges balanc&#233;es jouant dessus un oiseau se posant sautillant repartant et toujours la m&#234;me terrifiante immobilit&#233; [&#8230;] (&lt;i&gt;H&lt;/i&gt;, 260)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Et m&#234;me si, donc, on ne comprenait pas bien, et si on ne cherchait pas toujours &#224; le faire, comment &#233;tait organis&#233;e cette foule de sc&#232;nes des romans, on sentait bien qu'elle devait l'&#234;tre selon ce m&#234;me principe de v&#233;rit&#233; dans le rendu &#8211; non pas selon le principe abstrait et intelligent du d&#233;roulement d'un r&#233;cit qui impose conventionnellement que ce qui vient apr&#232;s dans la chronologie vienne apr&#232;s dans la narration, mais selon l'exigence de v&#233;rit&#233; qui consistait &#224; faire partager au lecteur l'exp&#233;rience temporelle &#224; laquelle s'attachait l'&#233;crivain. Le sentiment du temps, combien il devenait plus pr&#233;sent lorsque la m&#233;moire du lecteur &#233;tait sollicit&#233;e &#8211; comme elle peut l'&#234;tre dans une &#339;uvre musicale o&#249; les d&#233;veloppements proc&#232;dent par th&#232;mes et variations &#8211;, par la reprise d'un motif descriptif d'une sc&#232;ne ant&#233;rieure : &#171; [&#8230;] chuchotements au-dessous du silence dans l'odeur de pl&#226;tre effrit&#233; de tristesse de mort quelque b&#234;te pourrissant quelque rat coinc&#233; sous une lame de parquet puant se d&#233;composant [&#8230;] &#187; (&lt;i&gt;H&lt;/i&gt;, 382).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la fin d'&lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt;, justement, un passage de quelques pages m&#234;lait ou montrait en surimpression les traces fragmentaires de plusieurs sc&#232;nes appartenant &#224; des strates temporelles distinctes qui surgissaient dans la m&#233;moire du lecteur avec la m&#234;me pr&#233;sence trouble (la m&#234;me pr&#233;cision hallucinatoire et la m&#234;me d&#233;sinvolture quant &#224; leur situation dans la dur&#233;e, &#171; les ann&#233;es se confondant s'intervertissant &#187; (&lt;i&gt;H&lt;/i&gt;, 21) comme les cartes postales dans le tiroir de la commode) que dans la conscience du narrateur. En lisant &#171; la robe couleur de p&#234;ches &#187; (380), &#171; [d] ans les parties du bassin o&#249; l'eau refl&#233;tait les feuillages sombres des lauriers &#187;, &#171; [s]ur sa jambe l'&#233;gratignure s&#233;ch&#233;e avait la forme d'un petit carr&#233; irr&#233;gulier &#187;, &#171; t&#233;n&#233;breuses toujours assises dans le noir sur les fauteuils de soie jonquille se tenant l&#224; chuchotant rigides avec leurs noms wisigoths &#187;, &#171; larmes dans ses yeux J'ai dit Mais tu le sais tu le sais tu le sais emplissant les coupes de ses yeux &#187; (381), etc., on reconnaissait les divers fragments de phrases d&#233;j&#224; lues : &#171; Mais o&#249; &#233;tait-ce ? se demandait-on, comment &#233;tait-ce exactement, cette sc&#232;ne ? &#187;&#8230; Parfois l'image et la situation de la sc&#232;ne revenaient aussit&#244;t avec la phrase : &#171; [&#8230;] comme si elles se tenaient toujours l&#224;, myst&#233;rieuses et geignardes, quelque part dans la vaste maison d&#233;labr&#233;e [&#8230;] &#187; (10) ; parfois non, et on revenait en arri&#232;re, on cherchait le passage et on retrouvait, avec la phrase, la sc&#232;ne du mus&#233;e romain avec H&#233;l&#232;ne, celle du lavage des photos avec Corinne, celle de la cueillette des cerises et de l'&#233;corchure au mollet de Corinne, celle de la rupture avec H&#233;l&#232;ne, etc. ; parfois on abandonnait en se promettant d'y revenir plus tard, mais on savait que l'&#233;crivain avait compt&#233; sur la vigilance de son lecteur, ou plut&#244;t qu'il la lui avait despotiquement impos&#233;e afin qu'il &#233;prouve dans les aller et retour de ses lecture et relecture que si l'exp&#233;rience du temps et de la dur&#233;e sont le domaine propre du roman, l'exp&#233;rience de la r&#233;versibilit&#233; du temps en est le supr&#234;me accomplissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par les va-et-vient de la lecture (qui appelait page apr&#232;s page la m&#233;moire des pages ant&#233;rieures) et de la relecture (qui anticipait page apr&#232;s page la m&#233;moire des pages ult&#233;rieures), on &#233;prouvait la n&#233;cessit&#233; de ces brouillages et de cette confusion des temps qui vous avaient tout d'abord &#233;gar&#233; : ils &#233;taient le moyen le plus vraisemblable et le plus r&#233;aliste de repr&#233;senter le mode d'existence des souvenirs dans la conscience ou la demi-conscience ; leur incoh&#233;rence, leur discontinuit&#233; et leur d&#233;sordre apparents s'estompaient dans la relecture attentive comme les formes illisibles d'une anamorphose s'organisent en une figure identifiable lorsqu'on occupe la bonne place pour la regarder (mais o&#249; &#233;tait-elle, cette image de l'anamorphose ?), ou comme la version latine du narrateur n'&#233;tait qu'&#171; une poussi&#232;re de particules &#187; (&lt;i&gt;H&lt;/i&gt;, 110), &#171; des mots [&#8230;] mis tant bien que mal bout &#224; bout &#187; (47), faute d'avoir &#233;t&#233; &#171; pr&#233;par&#233;e &#187; : la syntaxe pouvait seule faire appara&#238;tre le sens comme seules les associations sugg&#233;r&#233;es &#224; la m&#233;moire du lecteur pouvaient r&#233;v&#233;ler les liaisons temporelles organis&#233;es par l'&#233;crivain, en sorte que la discontinuit&#233; apparente des fragments de souvenirs se fondait dans le flux continu de la dur&#233;e cr&#233;&#233;e par la lecture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, et parce qu'il ne suivait pas le fil d'une intrigue, le roman pouvait se d&#233;velopper comme un entrelacs finement ramifi&#233;, comme un tissu conjonctif aux fibrilles innombrables, la syntaxe m&#234;me de sa phrase &#233;tant exactement appropri&#233;e, par son ouverture, sa disponibilit&#233;, &#224; la n&#233;cessit&#233; de saisir toutes les possibilit&#233;s de liaison et d'association qui se pr&#233;sentaient dans le mouvement de l'&#233;criture. D'ailleurs, &#224; cette image de l'entrelacs, qu'on n'aimait gu&#232;re parce qu'elle ne sugg&#232;re qu'un r&#233;seau de lignes situ&#233;es sur le m&#234;me plan, &#224; celle du tissu conjonctif, qui faisait trop sciences-nat, on pr&#233;f&#233;rait l'image de la p&#226;te pour &#233;voquer l'effet produit par ces romans : la p&#226;te, qui a du volume, qui remplit son contenant, qui est &#233;paisse comme le temps et non pas claire comme le brouet des petits r&#233;cits lin&#233;aires, la p&#226;te bien li&#233;e par une main lente, et qui est consistante et fluide tout &#224; la fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette image de la p&#226;te paraissait d'autant plus ad&#233;quate qu'elle s'alliait &#224; celle de la musique par ce trait commun de la liaison, c'est-&#224;-dire du passage, de la transition : comme celui de sa syntaxe, le mouvement du roman tenait &#224; une modulation continue, &#224; des glissements de sc&#232;ne &#224; sc&#232;ne obtenus ou suscit&#233;s par toutes sortes de liants analogiques, lexicaux, phon&#233;tiques, sensoriels ou visuels, qui soudaient les fragments de sc&#232;nes dans une masse tout &#224; la fois compacte, souple et coh&#233;rente, comme dans cette troisi&#232;me partie de &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt; o&#249; la surimpression des sc&#232;nes du camp, de l'&#233;vasion et du co&#239;t avec Corinne trois ans apr&#232;s la guerre &#233;tait op&#233;r&#233;e gr&#226;ce aux liaisons de leurs sensations communes ou d'une association de mots : &#171; [&#8230;] tout &#224; coup tout fut compl&#232;tement noir, [&#8230;] peut-&#234;tre &#233;tais-je toujours couch&#233; l&#224;-bas dans l'herbe odorante du foss&#233; dans ce sillon de la terre respirant humant sa noire et &#226;cre senteur d'humus &lt;i&gt;liaison&lt;/i&gt; lappant son chose rose mais non pas rose rien que le noir dans les t&#233;n&#232;bres [&#8230;] &#187; (RF, 236) ; ou bien : &#171; [&#8230;] j'avais lu quelque part que les naufrag&#233;s les ermites se nourrissaient de racines de glands &lt;i&gt;liaison&lt;/i&gt; et &#224; un moment elle le prit d'abord entre ses l&#232;vres puis tout entier dans sa bouche [&#8230;] &#187; (239), par exemple ; ou comme, dans la seconde partie, l'&#233;vocation des chevaux sur le champ de course avec Reixach en casaque rose passait &#224; celle des chevaux de la colonne avant l'embuscade avec Reixach en t&#234;te, et puis revenait au champ de course et puis retournait au chemin de l'embuscade dans une suite descriptive tout enti&#232;re anim&#233;e par le mouvement des chevaux, par le mouvement de leurs ombres sur les haies, celles de l'hippodrome et celles du chemin creux, par le glissement des &#171; paisibles nuages cotonneux &#187; (153) dans le ciel. On se disait que c'&#233;tait rudement fort, ces longs encha&#238;nements de s&#233;quences en mouvement qui rendaient caduque l'opposition scolaire de la description et de la narration, bien plus fort que &#171; les clochers de Martinville &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que l'art romanesque des liaisons incorporait dans l'&#233;paisseur de sa p&#226;te, c'&#233;tait aussi le monde de l'histoire priv&#233;e et le monde de l'histoire collective, l'un et l'autre fondus dans ce mouvement lui aussi continu auquel seul pouvait s'appliquer le nom d'&#171; Histoire &#187;, selon tel passage de &lt;i&gt;L'Herbe&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Pour nous rappeler ce que nous n'aurions jamais d&#251; oublier : c'est-&#224;-dire que l'Histoire n'est pas, comme voudraient le faire croire les manuels scolaires, une s&#233;rie discontinue de dates, de trait&#233;s et de batailles spectaculaires et cliquetantes [&#8230;], mais au contraire sans limite, et non seulement dans le temps [&#8230;], mais aussi dans ses effets, sans distinctions entre ses participants, la guerre elle-m&#234;me n'&#233;tant plus seulement faite &#8211; c'est-&#224;-dire support&#233;e, c'est-&#224;-dire endur&#233;e, soufferte [&#8230;], support&#233;e par les hommes dans la force de l'&#226;ge mais encore et au m&#234;me titre par les enfants et les vieilles dames comme elle, chapeaut&#233;es, gant&#233;es, impavides, capables de se tenir assises tr&#232;s droites sur leurs valises comme si elles &#233;taient en visite pendant soixante-dix heures ou plus de wagon &#224; bestiaux, d'arr&#234;ts en pleine campagne, de bombardements, de gares aux foules hurlantes et faisant preuve (les vieilles dames, et m&#234;me aussi les enfants) d'autant de tranquille courage &#8211; ou inconscience : c'est la m&#234;me chose &#8211; que les jeunes, farauds, h&#233;ro&#239;ques, d&#233;suets et absurdes Saint-Cyriens en casoar et gants blancs [&#8230;] (35-36)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L'exigence de v&#233;rit&#233; dans le rendu, le souci de repr&#233;senter &#171; le monde effectivement &#233;prouv&#233; &#187; imposaient de placer sur le m&#234;me plan, sans hi&#233;rarchie de valeur, toutes ces histoires familiales et personnelles qu'on supposait pleinement autobiographiques et ces histoires li&#233;es &#224; la guerre qu'on supposait tout aussi pleinement autobiographiques : les vieilles tantes, les contrep&#232;teries de Lambert, les amours et les robes de Corinne, la m&#232;re veuve et les cartes postales de ses quatre ann&#233;es de fian&#231;ailles, l'alambic d'oncle Charles, etc., et en m&#234;me temps une fusillade sur une voiture arr&#234;t&#233;e dans une rue de Barcelone en 36, une embuscade dans un chemin creux en mai 40, un wagon &#224; bestiaux rempli de prisonniers, la sensation de peur de l'&#233;vad&#233; regardant man&#339;uvrer un tank allemand derri&#232;re un rideau de feuillages, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; vrai dire, exactement de la m&#234;me mani&#232;re qu'on avait &#233;t&#233; d'abord perdu dans une for&#234;t de &#171; il &#187; et de &#171; elle &#187; ou dans les chevauchements chronologiques, un moment venait o&#249; l'on ne savait plus auquel des trois romans appartenait telle ou telle de ces sc&#232;nes : mais plut&#244;t que d'y voir simplement une d&#233;faillance de m&#233;moire du lecteur, on consid&#233;rait que c'&#233;tait un effet de l'&#339;uvre elle-m&#234;me, et qui &#233;tait &#339;uvre pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle liait de livre en livre les &#233;l&#233;ments d'une m&#234;me mati&#232;re, parce que de livre en livre elle travaillait une m&#234;me p&#226;te faite des m&#234;mes composants, en sorte que la discontinuit&#233; apparente des fragments de souvenirs propres &#224; chaque roman se fondait maintenant elle aussi dans le flux continu de l'&#339;uvre &#8211; de l'ensemble des romans. Comme il y a une vue myope et une vue presbyte, il vous semblait que les romans vous imposaient deux modes distincts d'usage de la m&#233;moire : une m&#233;moire myope appropri&#233;e &#224; la lecture de pr&#232;s pour chaque roman, et une m&#233;moire presbyte appropri&#233;e &#224; la lecture de l'&#339;uvre et seule susceptible de vous en faire &#233;prouver l'unit&#233; et la coh&#233;rence, la continuit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis il y avait &#8211; et on aimait &#8211; ce c&#244;t&#233; furibond, par moments, cette joyeuse f&#233;rocit&#233; qui se d&#233;bondait avec une souveraine libert&#233; de ton, cette violence furieuse et implacable mais dr&#244;le qui tant&#244;t s'acharnait sur quelques objets privil&#233;gi&#233;s d'ex&#233;cration : les antiquaires-ruffians, les assis, les ex-colons, les palinodies des politiques, les in&#233;galit&#233;s sociales et les m&#233;pris de classe, l'argent, la banque, l'arm&#233;e, la religion, le progr&#232;s et le sens de l'histoire :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Nous y voil&#224; : l'Histoire. &#199;a fait un moment que je pensais que &#231;a allait venir. J'attendais le mot. C'est bien rare qu'il ne fasse pas son apparition &#224; un moment ou un autre. Comme la Providence dans le sermon d'un p&#232;re dominicain. Comme l'Immacul&#233;e Conception : scintillante et exaltante vision traditionnellement r&#233;serv&#233;e aux c&#339;urs simples et aux esprits forts, bonne conscience du d&#233;nonciateur et du philosophe, l'inusable fable &#8211; ou farce &#8211; gr&#226;ce &#224; quoi le bourreau se sent une vocation de s&#339;ur de charit&#233; et le supplici&#233; la joyeuse, gamine et boy-scoutesque all&#233;gresse des premiers chr&#233;tiens, tortionnaires et martyrs r&#233;concili&#233;s se vautrant de concert dans une d&#233;bauche larmoyante que l'on pourrait appeler le vacuumcleaner ou plut&#244;t le tout-&#224;-l'&#233;gout de l'intelligence alimentant sans tr&#234;ve ce formidable amoncellement d'ordures, cette d&#233;charge publique o&#249; figurent en bonne place, au m&#234;me titre que les k&#233;pis &#224; feuilles de ch&#234;ne et les menottes des policiers, les robes de chambre, les pipes et pantoufles de nos penseurs, mais sur le fa&#238;te duquel le gorillus sapiens esp&#232;re n&#233;anmoins atteindre un jour une altitude qui interdira &#224; son &#226;me de le suivre, de sorte qu'il pourra enfin savourer un bonheur garanti imputrescible, gr&#226;ce &#224; la production en grande s&#233;rie de frigidaires, d'automobiles et de postes radio. (&lt;i&gt;RF&lt;/i&gt;, 172)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;et tant&#244;t paraissait conjurer une aversion ou un effroi tout intimes, comme on le voyait dans tant d'&#233;vocations de la vieillesse :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Et l'autre toujours l&#224;, vieux con sur fond de filles &#224; poil, avec son col devenu lui aussi trop grand, b&#226;illant d'au moins deux centim&#232;tres, cylindre cartonneux et amidonn&#233; d'o&#249; sortait un de ces cous de tortues gris&#226;tre sillonn&#233; de croisillons se tendant hors d'une carapace &#224; l'int&#233;rieur de laquelle son corps ne serait plus qu'un flasque amas de tendons et de peau frip&#233;e maintenu debout par les v&#234;tements, ses yeux chassieux n'arr&#234;tant pas de m'espionner, me soupeser avec cette m&#234;me fourberie craintive, m&#233;chante, comme si les yeux et la bouche parlaient pour ainsi dire parall&#232;lement, ou plut&#244;t comme si la bouche parlait s&#233;par&#233;e du visage, les l&#232;vres sous la moustache d&#233;go&#251;tante de nicotine disant [&#8230;] (H, 68 )&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] et les vieilles reines semblables &#224; des sortes de crustac&#233;s, de sombres homards bleu-noir vid&#233;s de leurs int&#233;rieurs et dont subsistaient seules les carapaces, les perruques grises, les visages jaunes, les corselets brod&#233;s, pos&#233;s un peu de guingois dans les fauteuils dor&#233;s, avec cet imperceptible inclinaison qui distingue une carcasse morte ou un mur en ruines d'un organisme (chair ou pierre) vivant [&#8230;] (87)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette &#339;uvre qu'on d&#233;couvrait et qu'on allait bient&#244;t lire enti&#232;rement avant de se pr&#233;cipiter sur chaque nouvelle parution &#8211; sans pouvoir imaginer que ses plus belles choses &#233;taient encore &#224; venir : &lt;i&gt;L'Acacia&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Les G&#233;orgiques&lt;/i&gt; &#8211;, elle avait pour vous d'autant plus d'importance qu'elle &#233;tait pr&#233;cis&#233;ment en train de se faire, quand celle de Proust &#233;tait achev&#233;e depuis cinquante ans d&#233;j&#224;, quand celle de Gracq s'&#233;loignait du roman avant de l'abandonner tout &#224; fait. Que l'&#339;uvre de Simon f&#251;t exactement votre contemporaine conf&#233;rait &#224; sa pr&#233;sence une force agissante tr&#232;s particuli&#232;re : elle n'&#233;tait pas seulement l'&#233;talon qui permettait d'appr&#233;cier la qualit&#233; de vos propres exigences litt&#233;raires, ni seulement un aiguillon pour les approfondir ou un garant pour les soutenir, elle justifiait et encourageait vos aspirations exactement comme si vous aviez avec elle particip&#233; &#224; une entreprise commune, elle nourrissait en vous le sentiment de la solidarit&#233; dans la poursuite de son accomplissement. On se figurait en effet que l'histoire du roman dessinait non pas certes la courbe d'un progr&#232;s mais celle d'une &#233;volution irr&#233;versible qui p&#233;rimait de moment en moment ses formes ant&#233;rieures et &#224; la pointe de laquelle s'avan&#231;ait un noyau d'inventeurs, puisque &#171; les inventions d'inconnu r&#233;clament des formes nouvelles &#187;. Et l'on se figurait, en lisant sur les rabats de couverture d'&lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; les &#233;loges des journalistes litt&#233;raires du moment, que l'&#339;uvre de Simon, si unanimement admir&#233;e pour sa beaut&#233;, allait contribuer &#224; nettoyer une fois pour toutes les tables des librairies des mille petits romans inutiles qui les encombraient saison apr&#232;s saison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trente-trois ans ont pass&#233;. L'&#339;uvre de Simon continue de prouver que la beaut&#233; du roman ne consiste pas dans la repr&#233;sentation d'une beaut&#233; qui existerait hors de lui, mais dans cette &#171; transmutation int&#233;grale du monde en splendeur &#187; qu'accomplit l'&#339;uvre elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte a &#233;t&#233; publi&#233; en 2006 dans le &lt;a href='https://www.associationclaudesimon.org/Cahiers-Claude-Simon-2-2006-62.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;num&#233;ro 2, &lt;i&gt;Claude Simon, maintenant&lt;/i&gt; des &lt;i&gt;Cahiers Claude Simon&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, p. 83-94. Nous remercions vivement Jean-Paul Goux de nous autoriser &#224; le reprendre aujourd'hui en ligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://www.actes-sud.fr/jean-paul-goux&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Jean-Paul Goux sur le site des &#233;ditions Actes Sud&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://remue.net/spip.php?rubrique139&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Jean-Paul Goux sur &lt;i&gt;remue.net&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claude Simon, &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt;, Minuit, 1967, p. 10 (d&#233;sormais abr&#233;g&#233; en &lt;i&gt;H&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claude Simon, &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt;, Minuit, 1960, p. 120 (d&#233;sormais abr&#233;g&#233; en &lt;i&gt;RF&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claude Simon, &lt;i&gt;L'Herbe&lt;/i&gt;, Minuit, 1958, p. 213-214.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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