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	<title>Association des Lecteurs de Claude Simon</title>
	<link>https://associationclaudesimon.org/</link>
	<description>Site de l'association des lecteurs de Claude Simon. Prix Nobel de Litt&#233;rature 1985. Bibliographie. Cahiers Claude Simon. Critiques. Ressources. &#338;uvre et actualit&#233; de l'&#339;uvre de Claude Simon.</description>
	<language>fr</language>
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		<title>Janvier, Ludovic</title>
		<link>https://www.associationclaudesimon.org/Janvier-Ludovic.html</link>
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		<dc:date>2016-02-29T21:13:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Christine Genin</dc:creator>


		<dc:subject>Laurichesse, Jean-Yves</dc:subject>
		<dc:subject>Janvier, Ludovic</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Cette notice sur Ludovic Janvier a &#233;t&#233; initialement r&#233;dig&#233;e par Jean-Yves Laurichesse pour le Dictionnaire Claude Simon, Champion, 2013, tome I, p. 510-511. &lt;br class='autobr' /&gt;
N&#233; &#224; Paris en 1934, Ludovic Janvier, enseignant et chercheur &#224; l'Universit&#233; de Vincennes, publie dans les ann&#233;es soixante deux essais marquants aux &#201;ditions de Minuit, Une parole exigeante. Le Nouveau Roman (1964) et Pour Samuel Beckett (1966), que suivra Beckett par lui-m&#234;me (Seuil, 1969). Il d&#233;veloppe par ailleurs une &#339;uvre (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/-ecrivains-.html" rel="directory"&gt;&#201;crivains et &#233;diteurs &lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/+-Laurichesse-Jean-Yves-+.html" rel="tag"&gt;Laurichesse, Jean-Yves&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/+-Janvier-Ludovic-352-+.html" rel="tag"&gt;Janvier, Ludovic&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Cette notice sur Ludovic Janvier a &#233;t&#233; initialement r&#233;dig&#233;e par &lt;a href='https://www.associationclaudesimon.org/Laurichesse-Jean-Yves-334.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Jean-Yves Laurichesse&lt;/a&gt; pour le &lt;a href='https://www.associationclaudesimon.org/Dictionnaire-Claude-Simon-Textes-reunis-par-Michel-Bertrand-2013.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;i&gt;Dictionnaire Claude Simon&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, Champion, 2013, tome I, p. 510-511.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;div class='spip_document_752 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_right spip_document_right'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.associationclaudesimon.org/local/cache-vignettes/L200xH267/une_parole_exigeante-0ed18.jpg?1787682384' width='200' height='267' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;N&#233; &#224; Paris en 1934, Ludovic Janvier, enseignant et chercheur &#224; l'Universit&#233; de Vincennes, publie dans les ann&#233;es soixante deux essais marquants aux &#201;ditions de Minuit, &lt;i&gt;Une parole exigeante. Le Nouveau Roman&lt;/i&gt; (1964) et &lt;i&gt;Pour Samuel Beckett&lt;/i&gt; (1966), que suivra &lt;i&gt;Beckett par lui-m&#234;me&lt;/i&gt; (Seuil, 1969). Il d&#233;veloppe par ailleurs une &#339;uvre personnelle &#224; partir de &lt;i&gt;La Baigneuse&lt;/i&gt;, roman publi&#233; en 1968 chez Gallimard dans la collection &#171; Le Chemin &#187;, dirig&#233;e par Georges Lambrichs. Il s'orientera plus tard vers la po&#233;sie (&lt;i&gt;La Mer &#224; boire&lt;/i&gt;, Gallimard, 1987), la nouvelle (&lt;i&gt;En m&#233;moire du lit&lt;/i&gt;, Gallimard, 1996, pour lequel il re&#231;oit le prix Goncourt de la nouvelle) et l'autofiction (&lt;i&gt;La Confession d'un b&#226;tard du si&#232;cle&lt;/i&gt;, Fayard, 2012).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;re &#233;tude critique d'envergure sur le Nouveau Roman, &lt;i&gt;Une parole exigeante&lt;/i&gt; consacre une vingtaine de pages sp&#233;cifiquement &#224; Claude Simon, sous le titre &#171; Vertige et parole dans l'&#339;uvre de Claude Simon &#187;. L'&#233;tude porte sur les huit livres publi&#233;s, par un choix assum&#233; : &#171; Une fois pour toutes nous admettons que l'&#339;uvre de Simon commence avec &lt;i&gt;Le Tricheur&lt;/i&gt;, et non avec &lt;i&gt;Le Vent&lt;/i&gt; &#187; (p. 90). Tout en prenant acte d'une &#171; rupture de ton &#187; quand appara&#238;t la &#171; fa&#231;on &#8220;Nouveau Roman&#8221; &#187;, Janvier montre &#8211; et ce n'est pas le moindre int&#233;r&#234;t de son &#233;tude &#8211; que &#171; la th&#233;matique n'a gu&#232;re chang&#233; depuis les &#339;uvres lointaines jusqu'au &lt;i&gt;Palace&lt;/i&gt; &#187; (p. 90). L'approche est marqu&#233;e par la ph&#233;nom&#233;nologie (il est fait r&#233;f&#233;rence aux notes de Merleau-Ponty sur Claude Simon publi&#233;es en 1961-1962 dans &lt;i&gt;M&#233;diations&lt;/i&gt;), l'&#233;crivain &#233;tant d'embl&#233;e d&#233;fini comme celui qui &#171; veut nous rendre pr&#233;sente l'&#233;paisseur du monde telle qu'elle est v&#233;cue, sentie, et [&#8230;] s'attache &#224; dire, &#224; mimer au plus pr&#232;s par le langage la r&#233;alit&#233; physique de notre pr&#233;sence &#224; l'En-dehors &#187; (p. 89). Mais l'&#339;uvre de Simon ne saurait &#234;tre limit&#233;e &#224; cette &#171; aventure de la Perception &#187;. Elle d&#233;veloppe aussi &#171; une probl&#233;matique de l'individu dans l'Histoire &#187;, &#224; partir d'une interrogation initiale : &#171; L'homme est-il capable de faire son Histoire ? &#187; (p. 90). Cette approche plus existentialiste aboutit cependant &#224; une position inverse de celle de Sartre, marqu&#233;e par un &#171; constat d'impuissance &#187;. L'homme reste &#171; cet individu probl&#233;matique que le flux des &#233;v&#233;nements finit par entra&#238;ner avec lui &#187; (p. 91), soumis &#224; diff&#233;rentes &#171; tentations &#187; : celle de la femme, &#171; femme-gouffre o&#249; il est presque fatal de s'endormir et de se perdre &#187; (p. 93), celle de la nature, dans laquelle &#171; tout passe, tout coule, tout pourrit, tout meurt &#187; (p. 96). Tel est le &#171; destin &#187; de &#171; l'anti-h&#233;ros simonien &#187; (p. 101), toujours &#171; en situation de d&#233;rision &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse de Janvier n'ignore pas bien entendu la &#171; &#8220;r&#233;volution&#8221; dans l'&#233;criture &#187; inaugur&#233;e par &lt;i&gt;Le Vent&lt;/i&gt;, non sans l'influence de Faulkner, lorsque &#171; la saisie de l'Histoire et du Temps se fait exemplairement par le seul moyen du langage &#187;. Cette r&#233;volution trouve son plein accomplissement &#171; baroque &#187; dans &#171; l'effet d'accumulation, d'entassement &#187; produit par &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt;, o&#249; elle exprime &#171; un monde somptueux et grouillant qui s'&#233;coule comme une humeur et prolif&#232;re jusque dans la mort. &#187; (p. 99), dans &#171; l'&#233;criture &#233;touffante, sans rel&#226;che, tout d'un flux &#187; (p. 102) qui finit par &#171; noyer &#187; toute individualit&#233;. Mais cette abondance verbale n'est pas autre chose qu'une r&#233;sistance d&#233;sesp&#233;r&#233;e et magnifique au n&#233;ant qui menace : &#171; Une phrase s'ajoutant &#224; l'autre, faisant na&#238;tre d'elle-m&#234;me un paragraphe, une page, le livre entier, c'est la naissance d'un mouvement irr&#233;versible et vertigineux qui donne &#224; l'entreprise de parler la dimension d'une &#233;norme compensation &#224; la perte dont elle nous r&#233;v&#232;le en m&#234;me temps le devenir insupportable. Parler, c'est entasser dans le gouffre, m&#234;me si c'est dire le gouffre. Impuissante &#224; nous rendre pr&#233;sente la totalit&#233;, puisqu'elle se creuse sans cesse et se d&#233;robe, l'&#233;criture tente d&#233;sesp&#233;r&#233;ment en s'ajoutant &#224; elle-m&#234;me, en s'accumulant dans la chute, de saisir et retenir, l'instant de la parole, l'En-dehors et le personnage dans leur chute ensemble &#187; (p. 108). De cette entreprise, l'instrument privil&#233;gi&#233; est bien le participe pr&#233;sent, que Janvier d&#233;finit comme &#171; le foret qui s'enfonce dans ce r&#233;el, creuse et ram&#232;ne les parcelles arrach&#233;es &#224; l'&#233;croulement g&#233;n&#233;ral &#187;, mais sur le mode d'une &#171; &lt;i&gt; tentative&lt;/i&gt; &#187; vou&#233;e &#224; l'&#233;chec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Outre cette &#233;tude qui, quelques ann&#233;es avant que ne triomphe l'approche formaliste de Jean Ricardou, ouvre de riches perspectives sur l'imaginaire de l'&#339;uvre et son rapport &#224; l'Histoire, Ludovic Janvier a marqu&#233; la critique simonienne par un long entretien avec Claude Simon, souvent cit&#233; par la suite, qu'il a r&#233;alis&#233; en diff&#233;r&#233; et publi&#233;, sous le titre &lt;a href='https://www.associationclaudesimon.org/Entretien-avec-Ludovic-Janvier-1972.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; R&#233;ponses de Claude Simon &#224; quelques questions &#233;crites de Ludovic Janvier &#187;&lt;/a&gt;, dans un num&#233;ro de la revue &lt;i&gt;Entretiens&lt;/i&gt; en 1972.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Ludovic Janvier, &lt;i&gt;Une parole exigeante. Le Nouveau Roman&lt;/i&gt;, Paris, Minuit, 1964. &lt;br/&gt;
Marcel Seguier (dir.), &lt;a href='https://www.associationclaudesimon.org/Entretiens-1972.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;i&gt;Claude Simon, Entretiens&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, n&#176; 31, Rodez, &#201;ditions Subervie, 1972.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Entretien avec Ludovic Janvier (1972)</title>
		<link>https://www.associationclaudesimon.org/Entretien-avec-Ludovic-Janvier-1972.html</link>
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		<dc:date>2016-02-28T21:47:37Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Christine Genin</dc:creator>


		<dc:subject>Janvier, Ludovic</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Cet entretien a &#233;t&#233; initialement publi&#233; dans le num&#233;ro de la revue Entretiens consacr&#233; &#224; Claude Simon en 1972, p. 15-29. Il &#233;t&#233; repris, accompagn&#233; d'une pr&#233;sentation d'Anne-Yvonne Julien, dans les Cahiers Claude Simon, 9, 2014, p. 9-23 &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous le publions aujourd'hui afin de rendre hommage &#224; Ludovic Janvier, &#233;crivain et auteur d'Une parole exigeante. Le Nouveau Roman (1964), r&#233;cemment disparu. Voir aussi la notice consacr&#233;e &#224; Ludovic Janvier par Jean-Yves Laurichesse. &lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;ponses de Claude (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/-entretiens-.html" rel="directory"&gt;Entretiens &lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/+-Janvier-Ludovic-352-+.html" rel="tag"&gt;Janvier, Ludovic&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Cet entretien a &#233;t&#233; initialement publi&#233; dans le &lt;a href='https://www.associationclaudesimon.org/Entretiens-1972.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;num&#233;ro de la revue &lt;i&gt;Entretiens&lt;/i&gt; consacr&#233; &#224; Claude Simon en 1972, p. 15-29&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Il &#233;t&#233; repris, accompagn&#233; d'une pr&#233;sentation d'Anne-Yvonne Julien, dans les &lt;a href='https://www.associationclaudesimon.org/Cahiers-Claude-Simon-9-2014.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;i&gt;Cahiers Claude Simon&lt;/i&gt;, 9, 2014&lt;/a&gt;, p. 9-23&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous le publions aujourd'hui afin de rendre hommage &#224; Ludovic Janvier, &#233;crivain et auteur d'&lt;i&gt;Une parole exigeante. Le Nouveau Roman&lt;/i&gt; (1964), r&#233;cemment disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Voir aussi la notice consacr&#233;e &#224; &lt;a href='https://www.associationclaudesimon.org/Janvier-Ludovic.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Ludovic Janvier&lt;/a&gt; par Jean-Yves Laurichesse.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;ponses de Claude Simon &#224; quelques questions &#233;crites de Ludovic Janvier&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ludovic Janvier : &#8211; &lt;i&gt;Vous avez &#233;crit douze livres. Longue affaire. Quel rapport avez-vous avec ce discours entretenu depuis trente ans, et qui para&#238;t au-dehors sous le nom de Claude Simon ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Claude Simon : &#8211; Longue affaire, comme vous dites. Et naturellement, en trente ans le rapport s'est quelque peu modifi&#233;. Mais il faudrait plut&#244;t parler de rapports, au pluriel, car il y a, d'une part, ceux qu'entretient un &#233;crivain avec son &#339;uvre faite, de l'autre, ceux qu'il entretient avec l'&#339;uvre qu'il est en train de faire.&lt;br/&gt;
Vous dites : &#171; ce discours qui para&#238;t au dehors sous le nom de Claude Simon &#187;. Pour moi, ce Claude Simon est un &#233;tranger, un &lt;i&gt;autre&lt;/i&gt; ? D'abord, et de toute fa&#231;on, parce que, comme me le faisait un jour remarquer Maurice Merleau Ponty, le Claude Simon travaillant (travaillant son langage) n'est pas celui de la vie quotidienne, mais ce personnage que nous suscitons par notre labeur et qui se retire de nous d&#232;s que nous nous levons de notre table. Et puis, s'il est aussi bien &#233;vident que je ne suis plus le m&#234;me homme qui a publi&#233; il y a cinq, dix ou vingt ans des romans sous la signature de Claude Simon (les cellules, les tissus qui me composent se sont renouvel&#233;s, certains sont d&#233;finitivement morts), l'in&#233;vitable transformation se poursuit aussi pendant le temps pass&#233; &#224; &#233;crire chaque livre (le travail fourni contribuant m&#234;me &#224; l'acc&#233;l&#233;rer). Et cela est si vrai qu'apr&#232;s avoir &#233;crit les derni&#232;res pages je suis souvent amen&#233; &#224; r&#233;&#233;crire les premi&#232;res produites par quelqu'un que je ne suis d&#233;j&#224; plus&#8230;&lt;br/&gt;
En ce qui concerne mes rapports avec l'&#339;uvre pendant que je l'&#233;cris (ou l'&#233;crivais), si l'on entend par l&#224; mes motivations, elles aussi ont naturellement beaucoup chang&#233; au cours de toutes ces ann&#233;es. En gros, si on les &#233;num&#232;re en leur attribuant un ordre de priorit&#233;, soit par exemple : 1) &#201;crire par besoin de &lt;i&gt;faire&lt;/i&gt; ; 2) &#201;crire pour repr&#233;senter ; 3) &#201;crire pour communiquer ; 4) &#201;crire pour trouver, d&#233;couvrir, je dirais que, parti de l'ordre, 1, 2, 3, 4 il y a trente ans, j'en suis peu &#224; peu arriv&#233; &#224; l'ordre 1, 4, 3, le n&#176; 2 m'apparaissant de plus en plus douteux.&lt;br/&gt;
Ce que je veux dire, c'est que si la motivation profonde reste toujours la m&#234;me (je crois qu'on &#233;crit avant tout pour &#233;crire &#8211; cet &#233;trange plaisir solitaire &#8211;, comme un peintre peint avant tout pour disposer des couleurs sur une surface), j'ai lentement fini par me rendre compte (comme vous le voyez il m'a fallu du temps !) que l'&#233;criture ne permettait pas de repr&#233;senter ce que l'on appelle la r&#233;alit&#233;, mais au contraire de &lt;i&gt;dire&lt;/i&gt; quelque chose qui entretient avec la &#171; r&#233;alit&#233; &#187; &#224; peu pr&#232;s le m&#234;me genre de rapports qu'une pomme figur&#233;e dans un tableau (c'est-&#224;-dire constitu&#233;e d'une infime couche de couleur &#233;tendue sur une toile) avec une pomme que l'on peut saisir et croquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. J. &#8211; &lt;i&gt;Deux &#233;poques au moins dans votre travail. Du &lt;/i&gt; Tricheur &lt;i&gt;au &lt;/i&gt; Sacre du Printemps&lt;i&gt;, c'est la premi&#232;re. La seconde commence avec&lt;/i&gt; Le Vent&lt;i&gt;. Comment ces deux &#233;poques s'articulent-elles dans votre pens&#233;e ? Ou la coupure formelle qui les s&#233;pare vous semble-t-elle totale ? Par exemple, &lt;/i&gt; La Corde raide&lt;i&gt;, plus que les autres textes de cette premi&#232;re p&#233;riode, annonce ou pr&#233;figure &lt;/i&gt; La Route des Flandres, Le Palace, Histoire&lt;i&gt;. Que pensez-vous aujourd'hui de ce texte ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. S. &#8211; Je ne ferais pas exactement la m&#234;me s&#233;paration que vous. Du &lt;i&gt;Tricheur&lt;/i&gt; au &lt;i&gt;Vent&lt;/i&gt; y compris (mis &#224; part le hiatus que constitue &lt;i&gt;Gulliver&lt;/i&gt; : d&#233;sorient&#233; par les critiques qui avaient accueilli &lt;i&gt;Le Tricheur&lt;/i&gt;, peu s&#251;r de moi, j'ai cherch&#233; alors &#224; prouver &#8211; entreprise absurde ! &#8211; que je pouvais &#233;crire un roman de facture traditionnelle. Excellente et fertile erreur au demeurant. Le r&#233;sultat &#233;tait &#233;difiant : je ne pouvais pas ! C'est alors que j'ai commenc&#233; &#224; r&#233;fl&#233;chir sur les raisons de cette impossibilit&#233;), il n'y a pas &#224; proprement parler de coupure nette, mais plut&#244;t une lente &#233;volution par t&#226;tonnements. Avec &lt;i&gt;L'Herbe&lt;/i&gt;, par contre, il me semble que quelque chose d'assez diff&#233;rent s'est produit. Un tournant &#233;tait pris. Mais c'est seulement en &#233;crivant &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; que j'ai commenc&#233; &#224; avoir une conscience plus nette des pouvoirs et de la dynamique interne de l'&#233;criture et &#224; me laisser guider plus par ce que l'&#233;criture &lt;i&gt;disait&lt;/i&gt; &#8211; ou &#171; d&#233;couvrait &#187; &#8211; que par ce que je voulais lui &lt;i&gt;faire dire&lt;/i&gt; ou &#171; recouvrir &#187;. Quant &#224; la derni&#232;re partie de &lt;i&gt;Pharsale&lt;/i&gt; (autre tournant) elle r&#233;sulte de ce que j'avais enfin compris que l'on n'&#233;crit &#8211; ou ne dit &#8211; jamais que ce qui se passe &lt;i&gt;au pr&#233;sent&lt;/i&gt; de l'&#233;criture (voir Stendhal dans &lt;i&gt;Henri Brulard&lt;/i&gt;, lorsqu'il s'aper&#231;oit, essayant de raconter son passage du Grand Saint-Bernard avec l'arm&#233;e napol&#233;onienne, qu'il est en train non pas de raconter ses souvenirs &#171; v&#233;ridiques &#187; mais de d&#233;crire une gravure repr&#233;sentant cet &#233;v&#233;nement qu'il a vu depuis et qui, comme il le dit, &#171; a pris la place de la r&#233;alit&#233; &#187;).&lt;br/&gt;
D'une certaine fa&#231;on, bien s&#251;r, &lt;i&gt;La Corde Raide&lt;/i&gt; annonce &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt;,&lt;i&gt; Le Palace&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; et m&#234;me &lt;i&gt;Pharsale&lt;/i&gt;, mais plut&#244;t &#224; la fa&#231;on d'un r&#233;pertoire, d'un inventaire des th&#232;mes (je dis bien th&#232;mes et non pas sujets) dans lequel j'ai ensuite puis&#233;. Quant &#224; ce que je pense de ce texte en soi, voici : il m'agace par un ton d'assurance et de provocation qui tient aux circonstances dans lesquelles il a &#233;t&#233; &#233;crit et &#224; l'&#226;ge que j'avais alors. Lorsque l'on est jeune, on n'est pas tr&#232;s s&#251;r de soi ni des choses, et l'on &#233;prouve le besoin de se rassurer en affirmant. Plus tard on est encore moins s&#251;r, mais on a appris &#224; endurer cette incertitude et &#224; l'assumer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. J. &#8211; &lt;i&gt;&#192; partir du &lt;/i&gt; Vent&lt;i&gt;, de quelle signification affectez-vous chaque moment, je veux dire chaque livre, de cette &#233;volution qui m&#232;ne jusqu'aux &lt;/i&gt; Corps conducteurs &lt;i&gt; ? (Le parcours repr&#233;sent&#233; par chaque r&#233;cit est de plus en plus r&#233;duit, le sujet para&#238;t s'effacer d'un texte qui se fait, nettement dans vos deux derniers romans, constellation anonyme de figures, le foisonnement et la continuit&#233; de l'&#233;criture narrative font place &#224; une discontinuit&#233;, parfois &#224; une fragmentation remarquables, etc.)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. S &#8211; Il serait bien long de commenter &#233;tape par &#233;tape, c'est-&#224;-dire roman par roman, l'&#233;volution qui m'a men&#233; jusqu'&#224; celui que je viens de terminer. Mais assez vite (et dans &lt;i&gt;Le Vent&lt;/i&gt; j'ai express&#233;ment formul&#233; cela dans certains passages) j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par l'opposition, l'incompatibilit&#233; m&#234;me, qu'il y a entre la discontinuit&#233; du monde per&#231;u et la continuit&#233; de l'&#233;criture.&lt;br/&gt;
Lorsque vous dites : &#171; la continuit&#233; de l'&#233;criture narrative fait place &#224; une discontinuit&#233; &#187;, est ce qu'il n'y a pas un malentendu sur le mot &lt;i&gt;narrative&lt;/i&gt; ? Parce que (Pardonnez-moi de vous contredire &#8211; mais peut-&#234;tre n'est ce qu'une question de terminologie qui nous s&#233;pare ?), il me semble, tout au contraire, que la continuit&#233; de mon &#233;criture se fait de plus en plus rigoureuse. Alors, sans doute, faudrait-il s'entendre et chercher &#224; voir quels sont, &lt;i&gt;en fait&lt;/i&gt;, les pouvoirs de l'&#233;criture romanesque, ce qu'elle peut &lt;i&gt;narrer&lt;/i&gt;.&lt;br/&gt;
Bien s&#251;r, dans les romans que j'appellerais non pas traditionnels (comme l'a dit Harold Rosenberg, la tradition en art c'est &#171; la tradition du nouveau &#187;) mais plut&#244;t conventionnels (et non pas &#171; balzaciens &#187;, comme le font abusivement certains en oubliant que les formes romanesques de Balzac &#233;taient : a) absolument neuves et propres &#224; Balzac et b) &#233;troitement li&#233;es &#224; un moment tr&#232;s pr&#233;cis de l'histoire dont nous sommes loin)&#8230; dans ces sortes de romans, donc, l'&#233;criture pr&#233;tend &#171; narrer &#187; ou &#171; raconter &#187; les aventures d'un ou plusieurs personnages &#171; comme cela se passe dans la vie &#187;, c'est-&#224;-dire se succ&#233;dant de fa&#231;on lin&#233;aire dans le temps des horloges. Cette &#233;criture narrative feint (si l'on y regarde de pr&#232;s on s'aper&#231;oit en effet qu'elle ne peut que feindre) de se calquer sur la continuit&#233; et le cheminement de ce temps que l'auteur est cens&#233; suivre pas &#224; pas. Et je dis cens&#233; parce que, en fait, m&#234;me, dans le plus plat de ces sortes de romans, on assiste &#224; une s&#233;rie d'acc&#233;l&#233;rations ou de d&#233;c&#233;l&#233;rations parfaitement &#171; irr&#233;alistes &#187;. Mais en fin de compte et en d&#233;pit de ces quelques concessions, la succession d'images, de descriptions d'objets de lieux, de personnages ou d'&#233;v&#233;nements) que l'on nous propose, se fait l&#224; dans une sorte de cacophonie scripturale, et sans le moindre souci d'une v&#233;ritable continuit&#233; de l'&#233;criture. Il ne peut d'ailleurs en &#234;tre autrement puisque ce ne sont pas tant les imp&#233;ratifs de l'&#233;criture qui commandent, mais que ceux-ci &#171; s'effacent &#187; (comme on dit) derri&#232;re l'obligation de narrer une suite d'&#233;v&#233;nements qui ne peut avoir la valeur exemplaire ou attractive (suspense) recherch&#233;e que par le m&#233;canisme psychique ou social que met en lumi&#232;re la fa&#231;on dont ces &#233;v&#233;nements, s'enclenchent, d&#233;coulent les uns les autres dans le temps des horloges.&lt;br/&gt;
Passons sur cette valeur exemplaire ou probatoire d'une suite d'&#233;v&#233;nements fictifs, n&#233;s du cerveau d'un auteur et que celui-ci combine &#224; sa seule fantaisie, passons aussi sur le fameux et incroyable clich&#233; du romancier qui, tout &#224; coup, n'est plus &#171; ma&#238;tre de ses personnages &#187;, ou encore de celui (on a pu lire cette d&#233;claration dans une r&#233;cente enqu&#234;te) qui pr&#233;tend &#233;crire &#171; sous la dict&#233;e des masses &#187;&#8230;&lt;br/&gt;
Plus d'un demi-si&#232;cle apr&#232;s Joyce, Kafka et Proust, ces pantalonnades semblent &#224; peine croyables. Et pourtant, c'est encore d'apr&#232;s ce genre de crit&#232;res que la quasi-totalit&#233; des critiques et du grand public continuent &#224; juger de la valeur d'un roman.&lt;br/&gt;
En fait, tout peut se ramener, &#224; une formule qui a fait ses preuves et qui est celle-ci : le d&#233;nouement de l'histoire racont&#233;e doit en &#234;tre le &#171; couronnement logique &#187; (Henri Martineau). Et quelle logique ? Eh bien, c'est tr&#232;s simple : tandis que, par exemple, le m&#234;me Henri Martineau trouve d'une justesse psychologique admirable le coup de pistolet tir&#233; par Julien Sorel sur Mme de R&#233;nal (&#171; ce retour d'adoration sentimentale envers sa victime &#187;), &#201;mile Faguet trouve, lui, ce m&#234;me d&#233;nouement &#171; plus faux qu'il n'est permis &#187;, et en conclut que Stendhal n'&#233;tait pas intelligent. En somme, ces deux c&#233;l&#232;bres sp&#233;cialistes discutent gravement des m&#233;rites d'une &#339;uvre&lt;i&gt; litt&#233;raire&lt;/i&gt; (et qui plus est d'une fiction, puisqu'il s'agit d'un roman) en trouvant moyen de ne parler &#224; aucun moment du texte lui-m&#234;me, comme deux psychologues ou sociologues (qu'ils ne sont pas) discuteraient d'un fait divers. Cela rappelle les fameuses descriptions, dans leur pur esprit &#171; r&#233;alisme-socialiste &#187; que Diderot faisait des compositions intimistes de Greuze. Vous allez me dire : &#171; Martineau et Faguet ! On en est tout de m&#234;me plus l&#224; !&#8230; &#187; Mais ouvrez donc aujourd'hui n'importe quel journal (ou m&#234;me, h&#233;las, certains p&#233;riodiques dits litt&#233;raires), et voyez si ce ne sont pas l&#224;, obstin&#233;ment, les r&#233;f&#233;rences qui continuent &#224; pr&#233;sider aux jugements des courri&#233;ristes : l'anecdote (que dans la premi&#232;re partie de ces &#171; critiques &#187; &#8211; la plus longue &#8211; on r&#233;sume pour le lecteur, avant de s'attaquer, dans la deuxi&#232;me partie &#8211; g&#233;n&#233;ralement un court appendice &#8211; au &#171; style &#187;) est une &#171; histoire d'une criante v&#233;rit&#233; &#187;, &#171; riche d'enseignements &#187;, &#171; r&#233;v&#233;latrice des m&#339;urs d'un certain milieu ou d'une certaine &#233;poque &#187;, etc., ou, au contraire, &#171; tir&#233;e par les cheveux &#187;, t&#233;moignage &#171; suspect &#187;, &#171; fantaisiste &#187;, &#171; partial &#187;, etc. Et quant &#224; l'&#233;criture, elle est, dans les derni&#232;res lignes, jug&#233;e (&#171; plume alerte &#187;, &#171; r&#233;cit vivement men&#233; &#187;, ou, au contraire, &#171; lourde &#187;, &#171; laborieuse &#187;, &#171; r&#233;cit qui se tra&#238;ne &#187;, etc.) par r&#233;f&#233;rence &#224; des arch&#233;types (en France Stendhal ou Flaubert g&#233;n&#233;ralement &#8211; quand ce ne sont pas Anatole France, Paul Bourget ou Montherlant) fix&#233;s une fois pour toutes.&lt;br/&gt;
Je ne crois pas caricaturer. L'explication de cette attitude en pr&#233;sence des romans, c'est que Martineau et Faguet (et leurs innombrables &#233;pigones) consid&#232;rent Julien Sorel et autres &#171; h&#233;ros &#187;, comme des personnes &#171; r&#233;elles &#187;. Pourtant &lt;i&gt;Le Rouge et le Noir&lt;/i&gt; est un roman, donc, par d&#233;finition, une&lt;i&gt; fiction&lt;/i&gt;. Mais puisqu'il s'agit de fictions, qu'est-ce que l'&#233;criture nous narre ? Il ne s'agit pas de comptes rendus d'&#233;v&#233;nements qui se sont effectivement produits et comme nous pouvons en lire dans les journaux, mais (quoique l'id&#233;e de &lt;i&gt;Le Rouge et le Noir&lt;/i&gt; soit venue &#224; Stendhal &#224; la lecture d'un fait divers) d'aventures, d'&#233;v&#233;nements, de personnages qui n'ont d'autre &#171; r&#233;alit&#233; &#187; que celle dans laquelle l'&#233;criture les instaure, n'ont d'existence que par elle. Alors, dans ces conditions, comment diable (ainsi qu'on essaie souvent de nous le faire croire, ou m&#234;me comme on nous le conseille), par quel bizarre tour de force, l'&#233;criture pourrait-elle &#171; s'effacer &#187; derri&#232;re un r&#233;cit et des &#233;v&#233;nements qui n'existent que par elles ? En fait, ce que l'&#233;criture nous narre, ce sont sa propre aventure et ses sortil&#232;ges. Et si cette aventure est nulle, si ces sortil&#232;ges ne jouent pas, alors, le roman, quelles que puissent &#234;tre par ailleurs ses pr&#233;tentions didactiques ou morales, est lui aussi, tout simplement, nul.&lt;br/&gt;
Prenons l'exemple, d'un tableau o&#249; les passages, les relations entre les divers &#233;l&#233;ments (d'une robe &#224; une tenture, de cette tenture &#224; un mur, de ce mur au ciel sur lequel s'ouvre la fen&#234;tre qui y est perc&#233;e, etc. n'ob&#233;issent pas &#224; des imp&#233;ratifs picturaux [accords ou dissonances savantes de couleurs, rythme, &#233;quilibre entre les masses color&#233;es, etc.]), mais o&#249; n'importe quel vert voisine avec n'importe quel rouge, telle ligne se trouve &#224; n'importe quelle distance de telle autre, etc., qui n'a autrement dit, aucune &lt;i&gt;cr&#233;dibilit&#233;&lt;/i&gt; picturale, eh bien, m&#234;me si la sc&#232;ne qu'il &#171; repr&#233;sente &#187; est cr&#233;dible, que ce soit une femme &#224; sa toilette, des joueurs de cartes ou L&#233;nine &#224; tel congr&#232;s des Soviets, il ne retiendra m&#234;me pas notre attention en tant que tableau et il est juste bon pour la poubelle, alors que tel autre, m&#234;me repr&#233;sentant &#8211; ou plut&#244;t : &lt;i&gt;pr&#233;sentant &lt;/i&gt; &#8211; des sc&#232;nes ou des personnages incr&#233;dibles (fantasmagories de Bosch, personnages &#224; deux yeux pour un profil de Picasso, p&#234;che &#224; la baleine de Klee) aura, par la seule vertu de sa perfection picturale, une cr&#233;dibilit&#233;, une &lt;i&gt;pr&#233;sence&lt;/i&gt;.&lt;br/&gt;
Et il se passe exactement la m&#234;me chose pour un texte o&#249; les divers &#233;l&#233;ments doivent &lt;i&gt;avant tout&lt;/i&gt; s'organiser, se succ&#233;der (puisque l'&#233;criture est par essence lin&#233;aire) pour des raisons imp&#233;rieuses de &lt;i&gt;qualit&#233;&lt;/i&gt; : associations ou contrastes d'images, cadences, parent&#233; d'une ou plusieurs composantes des divers &#233;l&#233;ments (la madeleine de Proust, c'est en somme comme ce que l'on apprend maintenant aux enfants des petites classes lorsqu'on les initie &#224; ce qu'en math&#233;matiques on appelle les &lt;i&gt;ensembles&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire, sommairement, que d'un groupe de triangles, dont un bleu, on passe &#224; un autre groupe, compos&#233;, lui, de carr&#233;s, parce que l'un de ces carr&#233;s est bleu, puis de ce nouveau groupe &#224; un groupe de cercles parce que l'un des carr&#233;s du deuxi&#232;me groupe et l'un des cercles du troisi&#232;me sont tous deux rouges, etc.). Par contre, si la seule r&#232;gle qui pr&#233;side &#224; cette succession des &#233;l&#233;ments, c'est seulement cette n&#233;cessit&#233; &#171; v&#233;riste &#187;, dont nous avons parl&#233;, de suivre dans le temps des horloges le d&#233;roulement d'une action (un personnage se trouve par exemple dans sa chambre, &lt;i&gt;puis&lt;/i&gt; descend l'escalier, &lt;i&gt;puis&lt;/i&gt; entame une discussion avec sa concierge, &lt;i&gt;puis&lt;/i&gt; sort dans la rue, &lt;i&gt;puis&lt;/i&gt; rencontre un autre personnage, etc.), l'&#233;criture, alors ne &lt;i&gt;narre&lt;/i&gt; finalement rien du tout puisque, nous le savons, cette chambre, ce premier personnage, cette concierge, ce second personnage qui n'ont pas d'existence &#171; r&#233;elle &#187; (on pr&#233;tendra peut-&#234;tre qu'ils sont &#171; copi&#233;s d'apr&#232;s nature &#187; &#8211; nous pourrons, si vous le voulez, revenir sur cette expression plus qu'abusive), n'ont alors m&#234;me pas d'existence formelle.&lt;br/&gt;
Ma r&#233;ponse &#224; votre question a peut-&#234;tre &#233;t&#233; un peu longue, mais cette question soulevait un monde de probl&#232;mes dans un domaine o&#249; la confusion semble entretenue &#224; plaisir. Ce que j'ai voulu dire, c'est qu'&#224; partir du moment o&#249; l'on n'&#233;crit plus une histoire &#224; pr&#233;tentions exemplaires comme dans le roman conventionnel o&#249; l'intrigue est toujours plus ou moins au service d'une d&#233;monstration quelconque (le fameux &#171; tableau de m&#339;urs &#187; ou la non moins fameuse &#171; analyse psychologique &#187;), l'&#233;criture, alors, et ses n&#233;cessit&#233;s propres prennent de plus en plus d'importance, et que si un ou plusieurs des &#233;l&#233;ments ou des &#233;v&#233;nements th&#233;matiques peuvent en effet se trouver fragment&#233;s, &#171; oubli&#233;s &#187; m&#234;me par moments (en fait ils ne le sont jamais, existant toujours en filigrane), puis repris, puis &#171; oubli&#233;s &#187; de nouveau, par contre le texte, lui, va pr&#233;senter une bien plus grande continuit&#233; puisque ses articulations, ses charni&#232;res, sa progression, ne d&#233;pendront plus que des relations qualitatives entre les &#233;l&#233;ments qui le constituent. Et je dirais que ce que ce texte &lt;i&gt;narre&lt;/i&gt; alors sans plus de faux semblants, c'est cette continuit&#233; m&#234;me, la fa&#231;on dont il se construit peu &#224; peu, cette progression qu'il guide lui-m&#234;me : comme je l'ai indiqu&#233; plus haut, le &lt;i&gt;sujet&lt;/i&gt; du roman, c'est cela. D'o&#249; le titre &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; que j'ai donn&#233; &#224; l'un de mes romans o&#249; certains critiques ont trouv&#233; que &#171; l'histoire &#187; &#233;tait plut&#244;t &#171; mince &#187;, ou celui de &lt;i&gt;Chronologie des &#233;v&#233;nements&lt;/i&gt; pour la derni&#232;re partie de &lt;i&gt;La Bataille de Pharsale&lt;/i&gt; o&#249; si, en effet, la chronologie selon le temps des horloges est boulevers&#233;e, par contre, l'ordre dans lequel se succ&#232;dent les &lt;i&gt;&#233;v&#233;nements &#233;crits&lt;/i&gt; est le r&#233;sultat d'un agencement rigoureux, la seule chronologie &#233;tant donc celle selon laquelle ils se succ&#232;dent dans le texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. J. &#8211; &lt;i&gt;Vous avez souvent d&#233;clar&#233; ne pouvoir rien inventer. Les mots redoublent-ils l'histoire d&#233;j&#224; v&#233;cue ? Ont-ils pour fonction de la sauver, de lui offrir un terme, de la d&#233;placer ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. S. &#8211; J'ai d&#251; dire &#231;a dans un certain contexte, pour certains th&#232;mes qui se trouvent dans mes livres, comme la guerre ou la r&#233;volution, th&#232;mes qui sont li&#233;s &#224; des situations v&#233;cues. Cela ne signifie pas que ces situations sont &#171; repr&#233;sent&#233;es &#187; dans mes livres ou que j'en t&#233;moigne. En fait, j'entendais par l&#224; que je ne pouvais &#233;crire qu'&#224; partir de mon exp&#233;rience personnelle du monde. Mais est-ce qu'il n'en est pas ainsi pour nous tous ? Il est bien &#233;vident, par exemple, que pour &#171; inventer &#187; le fameux tapis volant des &lt;i&gt;Mille et Une Nuits&lt;/i&gt; il a bien fallu que le conteur oriental ait vu, au moins une fois dans sa vie, d'une part un tapis, d'autre part des objets volants (oiseaux ou feuilles emport&#233;es par le vent) ou, &#224; d&#233;faut, qu'il en ait lu une description ou en ait contempl&#233; une image.&lt;br/&gt;
Cela dit, il me semble que si l'on r&#233;fl&#233;chit &#224; tout ce qui s&#233;pare et diff&#233;rencie l'objet ou l'&#233;v&#233;nement &#171; r&#233;el &#187; de l'objet ou de l'&#233;v&#233;nement &lt;i&gt;&#233;crit&lt;/i&gt;, du fait : 1) des imperfections de nos facult&#233;s de perception ; 2) des imperfections de notre m&#233;moire ; 3) du choix, volontaire ou non de certaines de ses caract&#233;ristiques aux d&#233;pens d'autres qui sont rejet&#233;es ou pass&#233;es sous silence ; 4) de la nature m&#234;me de l'&#233;criture qui se d&#233;roule dans une dur&#233;e, est donc oblig&#233;e de dire successivement, ce qui, bien souvent, est per&#231;u simultan&#233;ment (d'o&#249; l'obligation encore de choisir un certain ordre, lui aussi fatalement arbitraire et subjectif) ; 5) des n&#233;cessit&#233;s et contraintes formelles de l'&#233;criture (syntaxe, composition, rythme, sons) ; 6) de la dynamique de celle-ci (nous sommes pour le moins autant conduits par notre langage que nous le conduisons)&#8230; eh bien, pour peu qu'on veuille se donner la peine de consid&#233;rer cette effarante s&#233;rie de d&#233;formations, il devient alors bien &#233;vident que l'&#233;criture ne peut pr&#233;tendre, pour reprendre les termes dont vous vous servez, ni &#224; &#171; redoubler &#187; l'histoire d&#233;j&#224; v&#233;cue, ni &#224; la &#171; sauver &#187;, ni &#224; lui &#171; offrir un terme &#187;, mais &#224; &lt;i&gt;dire&lt;/i&gt; une histoire qui, encore une fois, n'entretient avec l'histoire &#171; d&#233;j&#224; v&#233;cue &#187; que les tr&#232;s relatifs rapports de la pomme peinte avec la pomme &#171; r&#233;elle &#187;. (Mais peut-&#234;tre est-ce que l&#224; ce que vous entendez par le terme &#171; d&#233;placer &#187; ? Chklovski d&#233;finit le fait litt&#233;raire par : &#171; le transfert d'un objet de sa perception habituelle dans la sph&#232;re d'une nouvelle perception &#187; &#8211; par ailleurs, &lt;i&gt;m&#233;taphore&lt;/i&gt; vient, comme vous le savez, du grec &lt;i&gt;&#956;&#949;&#964;&#945;&#966;&#959;&#961;&#940;&lt;/i&gt; qui signifie &lt;i&gt;transport&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. J. &#8211; &lt;i&gt;Vous &#233;crivez contre la mort, et vous la redites avec fascination. Vos &#171; narrateurs &#187; sont fascin&#233;s par la mort des autres, fascin&#233;s par leur mort, dont ils guettent dans les autres le travail, et dans le monde. L'&#233;criture en vous a-t-elle lieu pour r&#233;p&#233;ter cette fascination, et/ou vous en d&#233;livrer ? Ces lieux de pourrissements et d'&#224; vau-l'eau, dont Barcelone est dans votre &#339;uvre le prototype, ces lentes batailles, l'&#233;rotisme comme d&#233;sesp&#233;r&#233;, la nostalgie du corps port&#233;e par le concret de votre &#233;criture, tout cela n'est-il pas r&#233;p&#233;tition du travail de mort ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. S. &#8211; Vous me posez l&#224; une question &#224; laquelle vous &#234;tes mieux qualifi&#233; que moi pour r&#233;pondre. &#201;crire, c'est &#224; la fois d&#233;couvrir et &lt;i&gt;se&lt;/i&gt; d&#233;couvrir, et il est probable qu'un philosophe, un sociologue ou un psychanalyste, s'ils me lisent, en apprendront plus long que je n'en sais moi-m&#234;me sur mon psychisme, mes refoulements, mes terreurs, mes obsessions, etc.&lt;br/&gt;
Sans doute peut-on dire, en effet, que la mort, le pourrissement, l'&#233;rotisme, la nostalgie des corps sont des th&#232;mes qui reviennent dans mes romans. Ils sont aussi les th&#232;mes de beaucoup d'autres, g&#233;niaux ou ex&#233;crables selon la fa&#231;on dont ceux-ci sont &#233;crits. Mais ce ne sont pas mes &lt;i&gt;sujets&lt;/i&gt;, qui, comme je l'ai dit, sont pr&#233;cis&#233;ment la fa&#231;on dont mes divers romans sont &#233;crits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. J. &#8211; &lt;i&gt;On lit, en &#233;pigraphe d'&lt;/i&gt;Histoire&lt;i&gt;, ces vers de Rilke : &#171; Cela nous submerge. Nous l'organisons. Cela tombe en morceaux. Nous l'organisons de nouveau et tombons nous-m&#234;mes en morceaux &#187;. Votre &#233;criture mime le d&#233;sordre et l'effondrement. Mais elle est un ordre. Si elle parle (il serait plus juste de dire : parlait, car ce mouvement culmine peut-&#234;tre avec &lt;/i&gt; La Route des Flandres&lt;i&gt; et &lt;/i&gt; Le Palace&lt;i&gt;) de ce qui se d&#233;fait, elle-m&#234;me est un travail de constitution, bref, le livre est cette totalit&#233; &#171; solide &#187; qui &#233;nonce, donc domine le flux et le t&#226;tonnement. Serez-vous d'accord si on interpr&#232;te votre mise en mots comme le sauvetage acharn&#233;, la r&#233;ponse acharn&#233;e &#224; la perte subie dans et par l'histoire ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. S. &#8211; Nous revenons &#224; la question pr&#233;c&#233;dente. Si dans mes romans, je m'abstiens, pour tant que je peux, de faire de l'analyse psychologique ou sociologique ou encore de la m&#233;taphysique (il me semble qu'il vaut mieux laisser cela aux psychologues ou aux sociologues et aux philosophes), par contre, lorsque plus ou moins consciemment j'opte pour telle association plut&#244;t que pour telle autre, je retiens telle caract&#233;ristique d'un objet plut&#244;t que telle autre, d&#233;cide de telle ou telle &#171; mise en ordre &#187;, eh bien, il ne fait aucun doute que ces diff&#233;rents choix, ces diff&#233;rentes options, me sont dict&#233;s par des imp&#233;ratifs qui, si je les discerne moi-m&#234;me malais&#233;ment, d&#233;coulent de la vie que j'ai men&#233;e, de la soci&#233;t&#233; et du milieu dans lesquels j'ai v&#233;cu, des &#233;v&#233;nements historiques auxquels j'ai &#233;t&#233; m&#234;l&#233;, de m&#234;me que de ma libido, mon &#233;ducation, etc.&lt;br/&gt;
Vous dites : &#171; le sauvetage acharn&#233;, la r&#233;ponse acharn&#233;e &#224; la perte subie et dans et par l'histoire &#187;. Il me semble que l'on ne sauve jamais rien de ce qui est perdu. M&#234;me un objet mat&#233;riel retrouv&#233; n'est plus le m&#234;me du fait que, pendant un temps, il a &#233;t&#233; perdu. Vous connaissez le fameux apologue des neuf pi&#232;ces imagin&#233; par Borges dans la &#171; fiction &#187; intitul&#233;e &lt;i&gt;Tlon, Uqbar, Orbis Tertius&lt;/i&gt; (qui d&#233;finit peut-&#234;tre &#8211; avec toutes les habiles pr&#233;cautions d'ambigu&#239;t&#233; que peut prendre Borges &#8211; un &#171; art po&#233;tique &#187;), apologue r&#233;fut&#233; par les habitants de Tlon qui nient l'identit&#233; des pi&#232;ces retrouv&#233;es et des pi&#232;ces perdues. La recherche de Proust ne l'a pas conduit &#224; retrouver le temps, mais &#224; produire un objet &#233;crit qui a sa propre temporalit&#233;. Je crois que pas plus qu'il ne peut &#234;tre t&#233;moignage (sauf indirectement et pas par ce qui le constitue en tant qu'art), l'art ne peut &#234;tre non plus une entreprise de r&#233;cup&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. J. &#8211; &lt;i&gt;La peinture n'est jamais absente de votre texte, ce que confirme&lt;/i&gt; Orion aveugle&lt;i&gt;. On dirait qu'elle repr&#233;sente pour vous l'art le plus lib&#233;r&#233; de ce qu'on nomme le r&#233;el, donnant ainsi une le&#231;on &#224; la litt&#233;rature. D'autre part, quand on conna&#238;t la pratique du collage que vous d&#233;veloppez en marge de votre &#339;uvre &#233;crite, et quand on vous entend dire que vous auriez souhait&#233; &#234;tre peintre, la question s'impose : quels rapports (votre texte et vous) entretenez-vous avec l'&#339;uvre peinte ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. S. &#8211; Comme vous l'avez vu, je me suis souvent aid&#233;, pour vous r&#233;pondre, de comparaisons avec la peinture. Peut-on dire cependant, qu'elle soit l'art le plus lib&#233;r&#233; de ce que l'on nomme le r&#233;el, surtout quand on la compare &#224; la litt&#233;rature ? Cela supposerait qu'il existe une &#233;criture &lt;i&gt;r&#233;aliste&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;v&#233;riste&lt;/i&gt;. Il me para&#238;t que la s&#233;rie des d&#233;formations successives que j'ai &#233;num&#233;r&#233;es tout &#224; l'heure et qui diff&#233;rencient l'&lt;i&gt;&#233;crit&lt;/i&gt; du &lt;i&gt;per&#231;u&lt;/i&gt; (ne parlons m&#234;me pas du &#171; r&#233;el &#187; !&#8230;) montre assez bien qu'il ne peut y avoir de litt&#233;rature &#171; r&#233;aliste &#187;, m&#234;me si elle se veut et se proclame telle.&lt;br/&gt;
Peut-&#234;tre la peinture permet-elle plus facilement que la litt&#233;rature (entach&#233;e de la supercherie naturaliste) de se rendre mieux compte de la vanit&#233; de toute pr&#233;tention au r&#233;alisme. Pour le grand public il est certain qu'est consid&#233;r&#233;e comme &#171; r&#233;aliste &#187; toute &#339;uvre d'art dont l'aspect &#171; ressemble &#187; non pas &#224; la nature (un m&#234;me objet a mille visages), mais &#224; l'image de la nature &#224; laquelle il est accoutum&#233; depuis longtemps. On conna&#238;t la boutade : &#171; La nature imite l'art &#187;&#8230; Habitu&#233; aux fruits de Chardin, le public trouvait les fruits peints par C&#233;zanne non ressemblants (non r&#233;alistes), habitu&#233; ensuite aux pommes de C&#233;zanne, il a trouv&#233; les pommes de Picasso agressivement irr&#233;elles (on se foutait du spectateur !), habitu&#233; plus tard aux pommes de Picasso&#8230;, etc.&lt;br/&gt;
Eh bien, en se gardant d'analogies dangereuses (l'&#233;criture n'est pas la peinture, le pouvoir &#233;vocateur de la figuration picturale d'un corps est tout autre que celui de la description scripturale d'un corps, la peinture est surface, simultan&#233;it&#233;, l'&#233;criture est lin&#233;arit&#233;, dur&#233;e, etc.), on peut, cependant, parce que dans les deux cas il s'agit d'art, trouver certains points communs entre &#233;criture romanesque et peinture. Et puisque vous me parlez de mes collages (pour lesquels je me sers d'&#233;l&#233;ments pr&#233;fabriqu&#233;s : des personnages, des animaux, des fleurs, etc. d&#233;coup&#233;s dans des magazines ou des reproductions de tableaux), j'ai appris en les faisant, plusieurs petites choses qui, je crois, sont aussi valables pour mes romans, et surtout celle-ci : c'est que si un &#233;l&#233;ment (disons, par exemple, un cheval noir) commande ou attire aupr&#232;s de lui d'autres &#233;l&#233;ments &#224; la fois par ce que l'on pourrait appeler la morphologie du signe en soi (noir) et par son signifi&#233; (cheval), il faut &lt;i&gt;toujours&lt;/i&gt; sacrifier le signifi&#233; aux n&#233;cessit&#233;s plastiques, ou, si l'on pr&#233;f&#232;re, formelles, c'est-&#224;-dire qu'&lt;i&gt;avant toute autre consid&#233;ration&lt;/i&gt; il faut que le noir (et l'arabesque du dessin) s'accorde (harmonie ou dissonance) avec la ou les couleurs (et les arabesques) des &#233;l&#233;ments avec lesquels il va voisiner &lt;i&gt;sans se demander&lt;/i&gt; ce que peut (par exemple) bien faire un cheval dans une chambre &#224; coucher ou encore &#224; c&#244;t&#233; d'un pope en chasuble plut&#244;t que galopant au bord de la mer ou dans une prairie.&lt;br/&gt;
Bien s&#251;r dans le roman, &#224; la diff&#233;rence des collages, on ne doit jouer qu'avec un nombre limit&#233; de th&#232;mes (sans quoi ce serait alors la tentative d&#233;cevante de l'&#233;criture automatique des surr&#233;alistes qui ouvrait des successions de parenth&#232;ses sans jamais les fermer). Mais la le&#231;on, &#224; mon avis d'une importance primordiale, c'est que si, sans se pr&#233;occuper de leurs signifi&#233;s, on r&#233;ussit &#224; &#233;tablir entre deux signifiants un rapport &lt;i&gt;formel&lt;/i&gt; &#171; parlant &#187;, il se produit alors un ph&#233;nom&#232;ne qui semble tenir du prodige : &#224; savoir que va appara&#238;tre de surcro&#238;t (en &#171; prime &#187;, pourrait-on dire) une ouverture signifiante, un sens ambigu, incertain, &#171; trembl&#233; &#187; comme dirait Barthes, non explicit&#233;, mais souvent plus riche et g&#233;n&#233;rateur (ou charg&#233;) de vibrations que celui que l'on aurait pu &#233;tablir entre deux &#233;l&#233;ments choisis seulement en fonction de leurs signifi&#233;s (cheval-plage ou cheval-prairie) et dont la manipulation a montr&#233;, en d&#233;pit du rapport apparent de ces derniers, l'incompatibilit&#233; formelle.&lt;br/&gt;
Il va naturellement sans dire que cette loi (accord et d&#233;pendance entre les morphologies des signifiants) n'emp&#234;che pas les rapprochements de signifiants en fonction de leurs signifi&#233;s, mais ceux-ci ne peuvent jamais avoir de &lt;i&gt;cr&#233;dibilit&#233;&lt;/i&gt; picturale ou scripturale si la loi en question n'est pas observ&#233;e et, par voie de cons&#233;quence, toute combinaison, pour si s&#233;duisante qu'elle puisse para&#238;tre au niveau des signifi&#233;s, doit &#234;tre rejet&#233;e sans h&#233;sitation lorsqu'elle ne peut y satisfaire. Seulement, loin de constituer une g&#234;ne, un obstacle (comme le croient ceux qui s'&#233;crient d'une fa&#231;on assez comique : &#171; Ah, si je pouvais arriver &#224; dire ce que je veux dire ! Mais les mots trahissent ma pens&#233;e !&#8230; &#187;), les &lt;i&gt;n&#233;cessit&#233;s&lt;/i&gt; formelles sont au contraire, en elles-m&#234;mes, cr&#233;atrices. Comme me le disait Raoul Dufy un jour que je le regardais peindre : &#171; Il faut savoir abandonner le tableau que l'on voulait faire au profit de celui qui se fait. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. J. &#8211; &lt;i&gt;Pouvez-vous, depuis l'apr&#232;s-coup o&#249; vous met la lecture de vous-m&#234;me, apercevoir la fonction ou la valeur d'usage de votre &#339;uvre dans l'histoire des hommes o&#249; elle prend place ? D'autre part, lui souhaitez-vous, lui voulez-vous un r&#244;le ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. S. &#8211; Non, il m'est impossible d'appr&#233;cier la fonction ou la valeur d'usage de mon &#339;uvre dans l'&#339;uvre dans l'histoire des hommes. Vous savez bien, comme moi, qu'&#233;crire c'est une sorte de travail de taupe et que l'&#233;crivain se trouve &#224; peu pr&#232;s dans la situation d'un artisan qui ferait des ouvrages de cuivre repouss&#233; (ou martell&#233;) sans pouvoir regarder le c&#244;t&#233; &#171; face &#187; de son &#339;uvre. Je ne peux donc que me contenter de souhaiter que la mienne prenne place dans l'histoire, et elle n'y prendra place que si elle rel&#232;ve de la dimension de l'art, c'est-&#224;-dire dans la mesure o&#249; elle aura apport&#233; des formes neuves participant de et &#224; l'incessante transformation du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. J. &#8211; &lt;i&gt;Quel sens a pour vous, aujourd'hui et depuis votre pratique de l'&#233;criture, le mot r&#233;alisme ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. S. &#8211; Je crois que j'ai d&#233;j&#224; r&#233;pondu plus haut &#224; cette question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. J. &#8211; &lt;i&gt;La litt&#233;rature d'aujourd'hui : comment la voyez-vous ? Le Nouveau Roman ? Tel Quel ? La confluence &#233;vidente ( ?) de la critique et de la fiction ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. S. &#8211; Je ne la vois pas. J'essaie de la faire. C'est d&#233;j&#224; suffisamment difficile. Quant &#224; la critique (je veux dire une certaine critique) vous savez comme moi et m&#234;me mieux que moi l'importance tout &#224; fait nouvelle qu'elle a prise et tout ce que certains travaux r&#233;cents ont appris sur leur art aux &#233;crivains de &lt;i&gt;fictions&lt;/i&gt;. Sur cette importance et sur la relation &#171; critique-fiction &#187; dont vous parlez, je crois qu'il est bon de rappeler la percutante formule de Jean Ricardou : &#171; la lecture-qui-&#233;crit &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. J. &#8211; &lt;i&gt;Dans votre pr&#233;face &#224;&lt;/i&gt; Orion aveugle &lt;i&gt;vous &#233;crivez : &#171; Je ne connais pour ma part d'autres sentiers de la cr&#233;ation que ceux ouverts pas &#224; pas, c'est-&#224;-dire mot apr&#232;s mot, par le cheminement m&#234;me de l'&#233;criture. &#187; D'un c&#244;t&#233;, votre projet et votre d&#233;sir. De l'autre, l'aventure de ceux-ci dans le langage, puisque c'est le corps des mots qui leur donne une histoire. Comment est-ce, de s'engager dans ce travail, de s'y maintenir, de d&#233;couvrir mot apr&#232;s mot, de construire cette recherche, puis d'en finir avec elle ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. S. &#8211; &#192; cette phrase de la petite pr&#233;face sue j'ai &#233;crite pour &lt;i&gt;Orion aveugle&lt;/i&gt;, quelqu'un m'a object&#233; : &#171; Ce ne sont pas les mots qui vous conduisent : ce sont les images &#187;. Vous r&#233;pondez parfaitement &#224; cette objection lorsque vous dites : &#171; c'est le corps des mots qui leur donne une histoire &#187; (et, j'ajouterais : un pouvoir). Parce qu'il est un fait : c'est que si je n'&#233;cris pas, c'est-&#224;-dire si je ne commence pas par tracer des mots sur le papier, alors rien ne se &lt;i&gt;produit&lt;/i&gt;. Pourquoi ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Je serais bien incapable de le dire. Sans doute de plus savants que moi dans les probl&#232;mes de l'&#233;criture pourraient-ils l'expliquer. Mais ce n'est jamais assis dans un fauteuil, ou couch&#233; sur mon lit, ou pensant &#224; des &#171; images &#187; que d'autres viennent s'agglutiner &#224; celles-ci, c'est seulement &lt;i&gt;en &#233;crivant&lt;/i&gt;.&lt;br/&gt;
Ce que toutefois il faut peut-&#234;tre bien pr&#233;ciser, pour un certain public qui pourrait penser apr&#232;s tout ce que je viens de dire qu'en fin de compte, dans ces conditions, il ne s'agit plus que d'un &#171; jeu avec les mots &#187;, ou de &#171; jeux de mots &#187;, c'est que, s'il y a en effet jeu avec les mots (aussi bien jeu pour le jeu, comme un enfant qui joue avec des cubes ou encore comme les jeux sportifs &#8211; faire passer un ballon entre deux poteaux en observant un certain nombre de r&#232;gles convenues &#8211;, ou encore comme le math&#233;maticien &#8211; de mon temps le cours de math&#233;matiques sup&#233;rieures commen&#231;ait par le chapitre : Arrangements, Permutations, Combinaisons), ce qu'il ne faut absolument pas perdre de vue c'est ce rapport perp&#233;tuellement ambigu, qui existe entre les mots et les choses, ce &lt;i&gt;jeu&lt;/i&gt; (dans le sens, cette fois, o&#249; l'on dit qu'une m&#233;canique, une transmission a du &#171; jeu &#187;, c'est-&#224;-dire qu'entre l'impulsion donn&#233;e et le mouvement produit s'interposent une s&#233;rie de d&#233;calages du fait que les diff&#233;rentes pi&#232;ces ne sont pas &#233;troitement emboit&#233;es ou articul&#233;es). Si, comme je l'ai &#233;crit, on ne doit jamais oublier que le mot feu n'est pas le feu, que le mot sang n'est pas du sang, on ne doit pas oublier non plus que les mots feu et sang nous renvoient aux images et aux concepts du feu et du sang. Paul Val&#233;ry faisait tr&#232;s justement remarquer que la Joconde ou la V&#233;nus de Milo n'avaient ni syst&#232;me nerveux ni foie. N&#233;anmoins, elles ne sont pas &lt;i&gt;seulement&lt;/i&gt; des taches de couleur sur une toile ou un bloc de marbre harmonieusement taill&#233;. Si la c&#233;l&#232;bre m&#233;taphore de Saint Pol Roux &lt;i&gt;mamelle de cristal &lt;/i&gt; produit un objet encore jamais vu et qui est &lt;i&gt;autre chose&lt;/i&gt; qu'une carafe, et cela par la mise en rapport de deux substantifs dont non seulement le sens, mais encore la mati&#232;re, la morphologie s'affrontent (mollesse de &lt;i&gt;mamelle&lt;/i&gt; s'opposant &#224; la duret&#233; du mot &lt;i&gt;cristal&lt;/i&gt;) &#233;tablissant ainsi un rapport &#224; la fois neuf et parlant, eh bien, ce nouvel objet n'aurait pourtant malgr&#233; cela aucune existence si ces deux mots rapproch&#233;s et leur contexte ne faisaient pas surgir dans notre esprit les images ou les concepts d'une mamelle, du cristal et d'une carafe.&lt;br/&gt;
Vous me demandez encore : &#171; Comment est-ce de s'engager dans ce travail, de s'y maintenir, de d&#233;couvrir mot apr&#232;s mot, de construire cette recherche&#8230; ? &#187; Je crois, avec tout ce que je viens de dire vous avoir r&#233;pondu : c'est proprement fascinant. Susciter, contr&#244;ler, relancer ce jeu, ou si vous pr&#233;f&#233;rez cet extraordinaire processus qui fait que, parti avec un vague projet, on voit peu &#224; peu se faire au fur et &#224; mesure de l'&#233;criture &#171; autre chose &#187; (non que cela se fasse tout seul, est-il besoin de le pr&#233;ciser ?), et que cet &#171; autre chose &#187; soit finalement, du moins en ce qui me concerne, beaucoup mieux que le projet initial, cela n'a pas fini de m'&#233;merveiller.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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