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	<title>Association des Lecteurs de Claude Simon</title>
	<link>https://associationclaudesimon.org/</link>
	<description>Site de l'association des lecteurs de Claude Simon. Prix Nobel de Litt&#233;rature 1985. Bibliographie. Cahiers Claude Simon. Critiques. Ressources. &#338;uvre et actualit&#233; de l'&#339;uvre de Claude Simon.</description>
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		<title>Marianne Alphant. La Lumi&#232;re d'Orion (1993)</title>
		<link>https://www.associationclaudesimon.org/Marianne-Alphant-La-Lumiere-d-Orion-1993.html</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.associationclaudesimon.org/Marianne-Alphant-La-Lumiere-d-Orion-1993.html</guid>
		<dc:date>2015-01-07T22:09:41Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Christine Genin</dc:creator>


		<dc:subject>Alphant, Marianne</dc:subject>

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&lt;p&gt;Ce texte a &#233;t&#233; initialement publi&#233; dans : Claude Simon : bio-bibliographie et Petit dictionnaire Claude Simon / &#233;tablis par Georges Gottlieb. La lumi&#232;re d'Orion / Marianne Alphant. Argenteuil : Biblioth&#232;que municipale, 1993. 24-18 p.-[6] p. de pl. &lt;br class='autobr' /&gt;
La Lumi&#232;re d'Orion &lt;br class='autobr' /&gt;
9 d&#233;cembre 1985 : &#171; Je suis maintenant un vieil homme, et, comme beaucoup d'habitants de notre vieille Europe, la premi&#232;re partie de ma vie a &#233;t&#233; assez mouvement&#233;e &#187;. R&#233;volution espagnole, seconde guerre mondiale, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/-hommages-et-temoignages-.html" rel="directory"&gt;Hommages et t&#233;moignages&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/+-Alphant-Marianne-+.html" rel="tag"&gt;Alphant, Marianne&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_599 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_right spip_document_right'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.associationclaudesimon.org/IMG/jpg/20150101_180434.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.associationclaudesimon.org/IMG/jpg/20150101_180434.jpg?1420666961' width='500' height='667' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Ce texte a &#233;t&#233; initialement publi&#233; dans : &lt;i&gt;Claude Simon : bio-bibliographie et Petit dictionnaire Claude Simon&lt;/i&gt; / &#233;tablis par Georges Gottlieb. &lt;i&gt;La lumi&#232;re d'Orion&lt;/i&gt; / Marianne Alphant. Argenteuil : Biblioth&#232;que municipale, 1993. 24-18 p.-[6] p. de pl.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Lumi&#232;re d'Orion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;9 d&#233;cembre 1985 : &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Je suis maintenant un vieil homme, et, comme beaucoup d'habitants de notre vieille Europe, la premi&#232;re partie de ma vie a &#233;t&#233; assez mouvement&#233;e&lt;/i&gt; &#187;. R&#233;volution espagnole, seconde guerre mondiale, captivit&#233; en Allemagne, &#233;vasion, maladie, voyages &#8212; de ces composantes d'une vie &#171; &lt;i&gt;assez mouvement&#233;e&lt;/i&gt; &#187;, Claude Simon se refuse &#224; tirer quelque conclusion que ce soit : &#171; &lt;i&gt;Je n'ai encore, &#224; soixante-douze ans, d&#233;couvert aucun sens &#224; tout cela... Comme on voit, je n'ai rien &#224; dire, au sens sartrien de cette expression&lt;/i&gt;. &#187; L'&#233;crivain n'est pas une &#171; &lt;i&gt;pythie ivre&lt;/i&gt; &#187;, un oracle, un inspir&#233; selon les figures romantiques et tenaces du cr&#233;ateur. Il se voit plut&#244;t comme l'artisan d'un long travail sur la langue, d'un &#171; bricolage &#187; acharn&#233;, patient, qui ne cherchait pas &#224; &#171; &lt;i&gt;dire&lt;/i&gt; &#187; mais &#224; &#171; &lt;i&gt;faire&lt;/i&gt; &#187; &#8212; ces phrases, ces livres d'une &#339;uvre qui vient alors de recevoir la plus prestigieuse des distinctions. Dans la nuit enneig&#233;e de Stockholm, sous les lustres &#224; pendeloques de cristal d'une vaste salle d'apparat, le nouveau prix Nobel de litt&#233;rature prononce son discours de r&#233;ception devant les membres de l'Acad&#233;mie su&#233;doise et un parterre d'invit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;En d&#233;cernant le Nobel &#224; Claude Simon, a-t-on voulu confirmer le bruit que le roman &#233;tait d&#233;finitivement mort ?&lt;/i&gt; &#187;, s'&#233;tait inqui&#233;t&#233; un critique quelques semaines plus t&#244;t lorsque l'annonce du nom du laur&#233;at avait jet&#233; le d&#233;sarroi dans la presse fran&#231;aise et le grand public. On attendait Ren&#233; Char ou Marguerite Yourcenar et on avait ce romancier mal connu, auteur culte d'un nombre restreint de lecteurs passionn&#233;s &#8212; cet &#233;crivain dont la renomm&#233;e internationale ne cessait d'&#233;tonner et d'irriter les critiques conservateurs, toujours pr&#234;ts &#224; partir en guerre contre cette &#171; &#233;cole &#187;, ce &#171; groupe &#187;, cette &#171; petite bande &#187; du Nouveau Roman r&#233;unie vers la fin des ann&#233;es cinquante par un refus commun des mod&#232;les narratifs acad&#233;miques. Leurs livres inclassables, rebelles, affranchis des poncifs romanesques, passaient pour de simples exercices d'&#233;cole ou de &#171; laboratoire &#187; et semblaient annoncer la disparition du roman. Dans son &lt;i&gt;Discours de Stockholm&lt;/i&gt;, Claude Simon &#233;voque ces &#171; &lt;i&gt;&#233;tonnements parfois scandalis&#233;s&lt;/i&gt; &#187; qui avaient accueilli l'attribution du prix Nobel, &#171; &lt;i&gt;ces protestations, cette indignation, cet effroi m&#234;me&lt;/i&gt; &#187; et leur caract&#232;re symptomatique. &#192; la fin d'un si&#232;cle marqu&#233; par Joyce, Proust, Faulkner pour ne parler que d'eux, ce dont il est encore et toujours question, c'est d'une certaine &#233;volution des formes litt&#233;raires et, parall&#232;lement, de la scl&#233;rose de ces d&#233;fenseurs du &#171; vrai roman &#187; qui semblent n'avoir assimil&#233; aucune des transformations narratives apport&#233;es par la modernit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1957 : &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un court essai intitul&#233; &#171; Sur quelques notions p&#233;rim&#233;es &#187;, repris plus tard dans &lt;i&gt;Pour un Nouveau Roman&lt;/i&gt;, Alain Robbe-Grillet s'interroge sur la valeur absolue du &#171; personnage &#187;, de &#171; l'histoire &#187; et de &#171; l'engagement &#187;, quand il s'agit de juger d'un ouvrage de fiction. Un roman sans h&#233;ros, sans intrigue, sans &#171; message &#187; para&#238;t inconcevable au grand public : qu'est-ce qu'une histoire qui n'a pas un commencement, un personnage clairement typ&#233;, des &#233;pisodes, une conclusion qui en serait le couronnement psychologique et moral ? Pourtant, cette m&#234;me ann&#233;e 1957, paraissent simultan&#233;ment sous l'&#233;toile bleue des &#233;ditions de Minuit &lt;i&gt;La Modification&lt;/i&gt; de Michel Butor (qui obtient le prix M&#233;dicis), &lt;i&gt;La Jalousie&lt;/i&gt; d'Alain Robbe-Grillet, et &lt;i&gt;Le Vent&lt;/i&gt; de Claude Simon. Nathalie Sarraute est alors en train d'&#233;crire &lt;i&gt;Le Plan&#233;tarium&lt;/i&gt;, Robert Pinget &lt;i&gt;Le Fiston&lt;/i&gt;, et Claude Ollier&lt;i&gt; La Mise en sc&#232;ne&lt;/i&gt;. &#192; l'exception d'Ollier, aucun d'entre eux n'est un d&#233;butant. Claude Simon est d&#233;j&#224; l'auteur de quatre livres, &lt;i&gt;Le Tricheur&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;La Corde raide&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Gulliver&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le Sacre du printemps&lt;/i&gt; &#8212; quatre livres qu'il d&#233;savoue aujourd'hui pour leur facture trop autobiographique ou traditionnelle (&#171; &lt;i&gt;pr&#233;ciosit&#233;s, fadaises&lt;/i&gt; &#187;, dit-il &#224; leur sujet) et c'est avec &lt;i&gt;Le Vent&lt;/i&gt;, premier livre publi&#233; aux &#233;ditions de Minuit, que se manifeste de fa&#231;on claire l'opposition, voire m&#234;me l'incompatibilit&#233; qu'il ressent &#171; &lt;i&gt; entre la discontinuit&#233; du monde per&#231;u et la continuit&#233; de l'&#233;criture&lt;/i&gt; &#187;. Comment raconter une histoire ? Dans &lt;i&gt;Le Vent&lt;/i&gt; un narrateur essaye ainsi de reconstituer &#224; travers des bribes de t&#233;moignages les origines d'un fait divers sanglant dans une petite ville du midi. Principaux &#233;l&#233;ments de l'histoire : un h&#233;ritage, un amour, un meurtre au carrefour desquels on trouve un personnage ind&#233;finissable, &#171; idiot &#187; ou saint, venu prendre possession d'un domaine l&#233;gu&#233; par un p&#232;re qu'il n'a jamais connu. L'oncle et ses filles, le notaire, la servante d'auberge dont Mont&#232;s tombe amoureux, ses deux fillettes et son amant gitan entrent dans la composition de ce roman aux r&#233;sonances faulkn&#233;riennes &#8212; mais aussi et surtout le vent qui donne son titre au livre, ce vent dont la rumeur incessante recouvre les dialogues et s'acharne &#224; disperser les lambeaux de l'histoire comme s'il en &#233;tait &#224; la fois le fil conducteur et le principe de d&#233;sagr&#233;gation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tentative de restitution d'un retable baroque&lt;/i&gt; : le sous-titre du &lt;i&gt;Vent&lt;/i&gt; pourrait servir de programme aux romans qui lui succ&#232;dent, dont les fragments d&#233;grad&#233;s, discontinus, ambigus, rappellent ces polyptiques d'&#233;glise retra&#231;ant les &#233;pisodes intemporels, exemplaires, &#233;nigmatiques d'on ne sait quelle L&#233;gende dor&#233;e. &lt;i&gt;Le Vent&lt;/i&gt; n'est qu'une &#171; &lt;i&gt;tentative de restitution&lt;/i&gt; &#187; : ses bribes pourraient s'agencer autrement, leur sens ultime &#233;chappe. Reste la forme &#8212; &#171; &lt;i&gt;baroque&lt;/i&gt; &#187; &#8212; privil&#233;giant l'irr&#233;gularit&#233; des s&#233;quences et la libert&#233; du r&#233;cit comme un manifeste, d&#232;s la seconde page du livre, contre la structure close d'un roman classique : &#171; &lt;i&gt; ... Cette histoire (ou du moins ce qu'il en savait, lui, ou ce qu'il en imaginait, n'ayant jamais eu des &#233;v&#233;nements qui s'&#233;taient d&#233;roul&#233;s depuis sept mois, comme chacun, comme leurs propres h&#233;ros, leurs propres acteurs, que cette connaissance fragmentaire, incompl&#232;te, faite de br&#232;ves images, elles-m&#234;mes incompl&#232;tement appr&#233;hend&#233;es par la vision, de paroles, elles-m&#234;mes mal saisies, de sensations, elles-m&#234;mes mal d&#233;finies, et tout cela vague, plein de trous, de vides, auxquels l'imagination et une approximative logique s'effor&#231;aient de rem&#233;dier par une suite de hasardeuses d&#233;ductions &#8212; hasardeuses mais pas forc&#233;ment fausses, car, ou tout n'est que hasard et alors les mille et une versions, les mille et un visages d'une histoire sont, constituent cette histoire, puisque telle elle est, fut, reste dans la conscience de ceux qui la v&#233;curent, la souffrirent, l'endur&#232;rent, s'en amus&#232;rent, ou bien la r&#233;alit&#233; est dou&#233;e d'une vie propre, superbe, ind&#233;pendante de nos perceptions et par cons&#233;quent de notre connaissance et surtout de notre app&#233;tit de logique &#8212; et alors essayer de la d&#233;couvrir, de la d&#233;busquer, peut-&#234;tre est-ce aussi vain, aussi d&#233;cevant que ces jeux d'enfants, ces poup&#233;es gigognes d'Europe centrale embo&#238;t&#233;es les unes dans les autres, chacune contenant, r&#233;v&#233;lant une plus petite, jusqu'&#224; quelque chose d'infime, de minuscule, insignifiant : rien du tout ...&lt;/i&gt; &#187; Le ton est donn&#233;, le souffle, l'&#233;lan d'une qu&#234;te qui risque de n'amener au jour que &#171; &lt;i&gt; presque rien&lt;/i&gt; &#187; : une rumeur, une incertitude, une fiction qui ne serait justement que &#171; du vent &#187;, comme si l'histoire ne pouvait que s'effacer &#224; mesure qu'elle progresse &#8212; le voyageur, le narrateur, le lecteur tournant en rond, &#171; &lt;i&gt;ballott&#233;s de droite et de gauche, comme un bouchon &#224; la d&#233;rive, sans direction, sans vue, essayant seulement de surnager et souffrant, et mourant pour finir, et c'est tout ...&lt;/i&gt; &#187; Est-ce tout ? Oui, justement tout et non pas rien, un tout formidable qui fait de l'&#233;criture et de la lecture, l'une &#233;pousant le mouvement de l'autre, une aventure compl&#232;te, &#224; la fois archa&#239;que et neuve &#8212; une &#233;pop&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1941-1989-1967 :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Un soir il s'assit &#224; sa table devant une feuille de papier blanc. C'&#233;tait le printemps maintenant. La fen&#234;tre de la chambre &#233;tait ouverte sur la nuit ti&#232;de. L'une des branches du grand acacia qui poussait dans le jardin touchait presque le mur, et il pouvait voir les plus proches rameaux &#233;clair&#233;s par la lampe, avec leurs feuilles semblables &#224; des plumes palpitant faiblement sur le fond de t&#233;n&#232;bres, les folioles ovales teint&#233;es d'un vert cru par la lumi&#232;re &#233;lectrique remuant par moments comme des aigrettes, comme anim&#233;es soudain d'un mouvement propre, comme si l'arbre tout entier se r&#233;veillait, s'&#233;brouait, se secouait, apr&#232;s quoi tout s'apaisait et elles reprenaient leur immobilit&#233;. &lt;/i&gt; &#187; Assis &#224; une table un jeune homme observe l'acacia devant sa fen&#234;tre : le fr&#233;missement minutieux de ses feuilles, leur bruissement, le d&#233;sordre et la n&#233;cessit&#233; myst&#233;rieuse de leur agitation. Bruit, lumi&#232;re, d&#233;tails infimes et in&#233;puisables d'une masse en mouvement. C'est la fin de &lt;i&gt;L'Acacia&lt;/i&gt;, dernier roman en date de Claude Simon, mais c'est aussi, &#224; cinquante ans d'&#233;cart, une sorte d'ouverture symbolique de l'&#339;uvre et l'&#233;vocation de son stade inaugural : le jeune homme vell&#233;itaire et curieux, &#171; &lt;i&gt;l'apprenti-cubiste&lt;/i&gt; &#187;, le &#171; &lt;i&gt;riche &#233;tudiant&lt;/i&gt; &#187;, l'amateur touche-&#224;-tout d'avant guerre sort transform&#233; de l'exp&#233;rience de la d&#233;faite et de la captivit&#233;. Apr&#232;s son &#233;vasion il entreprend d'&#233;crire. Quoi ? Si l'intention de &#171; &lt;i&gt; faire&lt;/i&gt; &#187; pr&#233;c&#232;de l'intention de &#171; dire &#187; ainsi que l'a toujours soulign&#233; Claude Simon, il s'agit moins de raconter une histoire que de &#171; faire avec &#187; ce qui est l&#224; &#8212; de d&#233;crire, donc, ce que l'apprenti-&#233;crivain a sous les yeux : un arbre, des feuilles, trois fois rien. Mais aussi, &#224; mesure qu'il l'observe plus pr&#233;cis&#233;ment et tente de le traduire en mots, un univers fascinant d'une complexit&#233; in&#233;puisable et dont l'aspect chaotique et chuchotant semble l'image m&#234;me du livre &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fa&#231;on paradoxale, pourtant, le livre &#233;crit en 1941 au retour de captivit&#233; (ou plut&#244;t achev&#233; car Claude Simon avait commenc&#233; &#224; l'&#233;crire avant guerre), ce roman qui s'intitule &lt;i&gt;Le Tricheur&lt;/i&gt; et raconte la fugue d'un jeune couple, ne d&#233;crit pas l'arbre devant lequel le roman s'&#233;crit. Et si la derni&#232;re page de &lt;i&gt;L'Acacia&lt;/i&gt; &#233;veille chez le lecteur un &#233;trange sentiment de d&#233;j&#224;-vu ou plus justement de d&#233;j&#224;-lu) c'est parce qu'elle reprend presque mot pour mot &#8212; mais sur un autre ton &#8212; la premi&#232;re page d'&lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; qui est en fait le neuvi&#232;me roman de l'&#233;crivain et l'un des sommets de son &#339;uvre &#171; &lt;i&gt;l'une d'elles touchait presque la maison et l'&#233;t&#233; quand je travaillais tard dans la nuit assis devant la fen&#234;tre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux &#233;clair&#233;s par la lampe avec leurs feuilles palpitant faiblement sur le fond des t&#233;n&#232;bres, les folioles ovales teint&#233;es d'un vert cru irr&#233;el par la lumi&#232;re &#233;lectrique remuant par moments comme des aigrettes comme anim&#233;es soudain d'un mouvement propre (et derri&#232;re on pouvait percevoir se communiquant de proche en proche une myst&#233;rieuse et d&#233;licate rumeur invisible se propageant dans l'obscur fouillis des branches), comme si l'arbre tout entier se r&#233;veillait s'&#233;brouait se secouait, puis tout s'apaisait et elles reprenaient leur immobilit&#233; ...&lt;/i&gt; &#187; Immobilit&#233; d&#233;finitive dans &lt;i&gt;L'Acacia&lt;/i&gt;, simple pause dans &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; avant que le mouvement ne reprenne comme celui m&#234;me de la phrase et du livre, le fr&#233;missement de l'arbre faisant na&#238;tre en &#233;cho ces voix &#171; &lt;i&gt;myst&#233;rieuses et geignardes&lt;/i&gt; &#187;, ces &#171; &lt;i&gt;plaintives et v&#233;h&#233;mentes protestations que persistaient &#224; &#233;mettre les d&#233;biles fant&#244;mes b&#226;illonn&#233;s par le temps la mort mais invincibles invaincus continuant de chuchoter, se tenant l&#224; les yeux grands ouverts dans le noir, jacassant autour de grand-m&#232;re&lt;/i&gt; &#187;... Entrelacs des feuilles et des voix, des souvenirs, des impressions, des th&#232;mes qui se succ&#232;dent, s'interrompent, se superposent par s&#233;quences irr&#233;guli&#232;res comme au rythme du vent secouant l'arbre. Composition musicale de plusieurs histoires qui n'en font qu'une &#8212; &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; &#8212;, les th&#232;mes de l'amour, du voyage, de la mort, de la chronique familiale, de l'initiation (&#224; la sexualit&#233;, au latin, &#224; la violence de la guerre), se r&#233;pondant d'un bout &#224; l'autre du livre comme une succession de vagues qui s'enflent, se brisent, leur reflux se m&#234;lant &#224; la vague suivante selon des effets de fading et de fondu-encha&#238;n&#233; auxquels la lecture s'abandonne, soulev&#233;e par le d&#233;ferlement des phrases et des images dont la puissance l'emporte sur l'apparente discontinuit&#233;. Comme si les ruptures entretenaient une sorte de suspense, conf&#233;raient &#224; l'histoire sa vraie dimension d'&#233;nigme, rappelaient sans cesse le lecteur &#224; l'essentiel : son initiation de lecteur &#224; la lecture, en tout ce qu'elle a d'obscur, de familier, de violent et d'exaltant, selon cette &#233;pigraphe d'&lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; emprunt&#233;e &#224; Rilke, &#171; &lt;i&gt;Cela nous submerge. Nous l'organisons. Cela tombe en morceaux. Nous l'organisons de nouveau et tombons nous-m&#234;mes en morceaux&lt;/i&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1960 : &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le th&#232;me de l'acacia ouvre et ferme provisoirement l'&#339;uvre tout en culminant dans un de ses romans les plus complexes et les plus achev&#233;s ; si, &#224; partir de &lt;i&gt;L'Herbe&lt;/i&gt;, tous les livres de Claude Simon s'&#233;crivent &#224; partir d'&#233;l&#233;ments autobiographiques, ce n'est pas qu'ils racontent chaque fois l'histoire personnelle de l'&#233;crivain. C'est qu'ils puisent dans les mat&#233;riaux du v&#233;cu : &#171; &lt;i&gt;Et &#224; quoi bon inventer ?&lt;/i&gt; &#187;, dit Claude Simon dans un entretien. Guerre d'Espagne, d&#233;route de 1940, chronique familiale proche (mariage des parents de l'&#233;crivain) ou lointaine (existence romanesque et mouvement&#233;e du g&#233;n&#233;ral L.S.M., anc&#234;tre de l'&#233;crivain et h&#233;ros des &lt;i&gt;G&#233;orgiques&lt;/i&gt;), paysages et objets quotidiens &#8212; les th&#232;mes majeurs qui organisent ses livres, qui leur servent de g&#233;n&#233;rateurs ou plut&#244;t de pr&#233;textes et de stimuli, appartiennent &#224; sa vie. Ce sont des souvenirs &#233;voqu&#233;s &#171; &lt;i&gt;au pr&#233;sent de l'&#233;criture&lt;/i&gt; &#187; et soumis &#224; des processus d'&#233;laboration et de mise en perspective qui les agencent toujours diff&#233;remment, non sans cr&#233;er de livre en livre un ph&#233;nom&#232;ne d'&#233;cho, de r&#233;sonance musicale et g&#233;n&#233;ralis&#233;e qui est l'une des singularit&#233;s fascinantes de cette &#339;uvre. &#192; trente ans de distance, &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt; (1960) et &lt;i&gt;L'Acacia&lt;/i&gt; (1989) reprennent ainsi (mais dans le dernier livre pour l'entrelacer &#224; l'histoire d'un autre jeune officier, le p&#232;re de l'&#233;crivain, tu&#233; dans les premiers combats de 1914), le th&#232;me de la guerre de 1940, telle que l'ont v&#233;cue les rescap&#233;s d'un r&#233;giment de cavalerie an&#233;anti par l'offensive allemande sur la Meuse. &#171; Description fragmentaire d'un d&#233;sastre &#187;, ainsi aurait pu s'appeler &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt; qui m&#234;le, en quelques heures d'une nuit d'apr&#232;s guerre, le chaos d'impressions, d'images, d'&#233;v&#233;nements, de bribes de conversations, de souvenirs tels qu'ils se pressent &#224; la m&#233;moire de Georges, son narrateur, se combinent, se d&#233;truisent, se r&#233;p&#232;tent, se recomposent jusqu'&#224; la fin. &#171; &lt;i&gt;Mais l'ai-je vraiment vu ou cru ou tout simplement imagin&#233; apr&#232;s coup ou encore r&#234;v&#233;, peut-&#234;tre dormais-je n'avais-je jamais cess&#233; de dormir les yeux grands ouverts en plein jour berc&#233; par le mart&#232;lement monotone des sabots des cinq chevaux pi&#233;tinant leurs ombres ne marchant pas exactement &#224; la m&#234;me cadence de sorte que c'&#233;tait comme un cr&#233;pitement alternant se rattrapant se superposant se confondant par moments comme s'il n'y avait plus qu'un seul cheval, puis se dissociant de nouveau se d&#233;sagr&#233;geant recommen&#231;ant semblait-il &#224; se courir apr&#232;s et cela ainsi de suite, la guerre pour ainsi dire &#233;tale pour ainsi dire paisible autour de nous, le canon sporadique frappant dans les vergers d&#233;serts avec un bruit sourd monumental et creux comme une porte en train de battre agit&#233;e par le vent dans une maison vide, le paysage tout entier inhabit&#233; vide sous le ciel immobile, le monde arr&#234;t&#233; fig&#233; s'effritant se d&#233;piautant s'&#233;croulant peu &#224; peu par morceaux comme une b&#226;tisse abandonn&#233;e, inutilisable, livr&#233;e &#224; l'incoh&#233;rent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps. &lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Je croyais apprendre &#224; vivre et j'apprenais &#224; mourir&lt;/i&gt; &#187; : cette citation de L&#233;onard de Vinci, qui forme l'&#233;pigraphe de &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt;, vaut pour le lecteur autant que pour le narrateur. Dans ce d&#233;sordre qui envahit la conscience et para&#238;t refl&#233;ter le d&#233;sastre m&#234;me de la guerre, c'est aussi d'une certaine mort du roman qu'il est question, ou de la mort d'une lecture routini&#232;re, fa&#231;onn&#233;e par les mod&#232;les du XIXe si&#232;cle et la logique traditionnelle des r&#233;cits. Je croyais apprendre &#224; vivre, pourrait dire le lecteur attach&#233; &#224; la narration limpide, chronologique, d'une aventure dont il se vit lui-m&#234;me comme h&#233;ros &#8212; je croyais apprendre &#224; vivre et j'apprenais &#224; mourir : impossible de se glisser dans un personnage tant les contours de chacun sont flous ; et tant la voix qui parle (je ? Blum ? Igl&#233;sia ? Georges ?) se confond au ressassement tumultueux d'un monde en plein naufrage. L'ordre est l&#224; pourtant, organisant d'un bout &#224; l'autre l'immense puzzle de &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt; et le labyrinthe de ses phrases interminables &#224; l'int&#233;rieur desquelles la lecture transite d'un th&#232;me &#224; l'autre, passe et repasse par les m&#234;mes points &#8212; cadavre du cheval sur la route, mort du capitaine de Reixach, portrait de l'anc&#234;tre, silhouettes de jockeys sur un hippodrome, figure de Corinne &#8212;, comme port&#233;e par les variations chromatiques d'une fugue sans commencement ni fin. &#171; &lt;i&gt;Mais comment savoir, que savoir ?&lt;/i&gt; &#187;, r&#233;p&#232;te le narrateur errant dans le chaos de ses souvenirs, des hypoth&#232;ses et des d&#233;combres comme sur ces chemins o&#249; les cavaliers s'avancent, s'&#233;garent, bifurquent, reviennent &#224; leur insu sur leurs pas &#8212; la marche des cavaliers, du livre, de la m&#233;moire condamn&#233;e, semble-t-il, &#224; errer dans le m&#234;me d&#233;dale, ne s'&#233;cartant d'un th&#232;me que pour y &#234;tre ramen&#233;e par surprise au d&#233;tour d'un autre comme par l'effet d'une hantise (la possession r&#234;v&#233;e de Corinne), ou d'un cauchemar (la guerre, la mort), ou bien encore d'un charme : le d&#233;sordre, l'effondrement, la mort qui menacent le monde combattus par cette force contraire qui est celle du livre, de l'&#233;criture et de la lecture, s'acharnant &#224; rassembler les lambeaux dispers&#233;s de l'histoire, les perdant, les reprenant, les composant autrement &#8212; la seule alternative au d&#233;sastre &#233;tant d'arpenter sans rel&#226;che les d&#233;combres de la conscience et du monde et, avec une sorte de patience d&#233;sesp&#233;r&#233;e, d'en recommencer sans fin l'inventaire et la description.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1970 : &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Un de ses bras &#233;tendus en avant t&#226;tonnant dans le vide, Orion, le g&#233;ant aveugle, avance sur un chemin en direction du soleil levant, guid&#233; dans sa marche par la voix et les indications d'un petit personnage juch&#233; sur ses &#233;paules musculeuses&lt;/i&gt;. &#187; La premi&#232;re phrase d'&lt;i&gt;Orion aveugle&lt;/i&gt; d&#233;crit le tableau de Poussin intitul&#233; &lt;i&gt;Paysage avec Orion aveugle&lt;/i&gt; et para&#238;t introduire le r&#233;cit des aventures du g&#233;ant grec, frapp&#233; de c&#233;cit&#233; pour avoir demand&#233; la main d'une princesse et retrouvant la vue gr&#226;ce aux rayons du soleil levant. Mais la seconde phrase du livre abandonne Orion pour l'image brusquement diff&#233;rente d'une vitrine o&#249; s'alignent des jambes de femmes en mati&#232;re plastique. Description qui entra&#238;ne d'autres images &#8212; sc&#232;ne d'h&#244;pital, promenade dans une ville &#233;trang&#232;re, planche d'anatomie, m&#233;andres d'une rivi&#232;re, circonvolutions d'intestins dans l'abdomen, boa, n&#233;gresses g&#233;antes passant dans la rue, gratte-ciels &#224; contre-jour, s&#233;ance d'un colloque international &#8212; glissements o&#249; le lecteur, comme Orion, s'avance &#224; t&#226;tons, d&#233;sorient&#233; mais aussi bien captiv&#233; par la pr&#233;cision des descriptions et par la certitude myst&#233;rieuse que leur disparate n'est qu'un leurre et que quelque chose ici se raconte, relevant d'une autre logique que celle du simple r&#233;cit. Les sinuosit&#233;s (du serpent, du fleuve, des intestins), l' &#339;il, le gigantisme &#8212; autant de points communs &#224; la succession des s&#233;quences qui renvoient tous &#224; Orion et &#224; cette qu&#234;te &#233;trange qu'est l'aventure d'un texte &#233;crit. C'est bien de cela qu'il s'agit en effet : &lt;i&gt;Orion aveugle&lt;/i&gt; (premier tiers environ des &lt;i&gt;Corps conducteurs&lt;/i&gt;, publi&#233; l'ann&#233;e suivante) est la r&#233;ponse de Claude Simon &#224; l'&#233;diteur Skira qui lui demandait un volume pour sa collection des &#171; Sentiers de la cr&#233;ation &#187;. &#171; &lt;i&gt;Je ne connais pour ma part d'autres sentiers de la cr&#233;ation que ceux ouverts pas &#224; pas, c'est-&#224;-dire mot apr&#232;s mot, par le cheminement m&#234;me de l'&#233;criture&lt;/i&gt; &#187;, indique Claude Simon dans sa pr&#233;face &#224;&lt;i&gt; Orion aveugle&lt;/i&gt;. &#171; &lt;i&gt;Une &#233;pingle, un cort&#232;ge, une ligne d'autobus, un complot, un clown, un Etat, un chapitre n'ont que (c'est-&#224;-dire ont) ceci de commun : une t&#234;te. L'un apr&#232;s l'autre les mots &#233;clatent comme autant de chandelles romaines, d&#233;ployant leurs gerbes dans toutes les directions. Ils sont autant de carrefours o&#249; plusieurs routes s'entrecroisent. Et si, plut&#244;t que de vouloir domestiquer chacune de ces explosions, ou traverser rapidement ces carrefours en ayant d&#233;j&#224; d&#233;cid&#233; du chemin &#224; suivre, on s'arr&#234;te et on examine ce qui appara&#238;t &#224; leur lueur ou dans leurs perspectives ouvertes, des ensembles insoup&#231;onn&#233;s de r&#233;sonances et d'&#233;chos se r&#233;v&#232;lent&lt;/i&gt; &#187; &#8212; v&#233;ritables &#171; corps conducteurs &#187; d'un courant qui circule, en n&#339;ud, en cercle, en spirale, en autant de figures que peut en inventer l'&#233;criture, cette &#171; &lt;i&gt;exploration du terrain autour d'un camp de base, d'un point de r&#233;f&#233;rence permanent&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;J'aime d&#233;crire&lt;/i&gt; &#187;, a souvent dit Claude Simon. Ce retour aux choses pour les dessiner minutieusement apr&#232;s son &#233;vasion, &#224; l'&#233;poque de la guerre, pendant longtemps aussi pour les photographier sous leur aspect brut, le plus d&#233;pouill&#233; d'effets, enfin pour les d&#233;crire avec une passion minutieuse - ce retour aux choses qui donne &#224; ses livres leur extraordinaire puissance visuelle, Claude Simon le rattache au besoin commun, &#233;prouv&#233; apr&#232;s guerre par un certain nombre d'artistes, de revenir au concret, &#224; la mati&#232;re, &#224; l'&#233;l&#233;mentaire. C'est le cas de Rauschenberg, de Louise Nevelson ou de Dubuffet dans le domaine plastique, de Francis Ponge en litt&#233;rature, ou encore de Robbe-Grillet et de Butor qui, dans le groupe du Nouveau Roman, partagent avec Claude Simon la m&#234;me passion de la description &#8212; les uns et les autres rompant ainsi avec les vieilles hi&#233;rarchies qui placent au-dessus du monde des choses l'homme dou&#233; d'esprit ; comme si l'exp&#233;rience de la guerre, le traumatisme d'Auschwitz et l'effondrement des id&#233;ologies avait montr&#233; l'inanit&#233; du &#171; &lt;i&gt;fatras humaniste&lt;/i&gt; &#187; et ruin&#233; toutes ses certitudes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi dans &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; la description des cartes postales que le p&#232;re du narrateur envoie &#224; celle qui deviendra sa femme se substitue-t-elle &#224; l'analyse des sentiments qui forment d'habitude la trame des romans d'amour. Ainsi dans &lt;i&gt;Le Palace&lt;/i&gt;, qui a pour contexte la r&#233;volution de 1936 &#224; Barcelone, les manchettes de journaux, les vols de pigeons, le contenu d'un bureau, les banderoles d&#233;ploy&#233;es sur une fa&#231;ade, le plan d'un restaurant o&#249; un homme ex&#233;cute un adversaire, la spirale d'un escalier &#233;clipsent-ils &#8212; sur le mode cin&#233;matographique du gros plan ou de l'arr&#234;t sur image &#8212; les &#233;v&#233;nements politiques d'une guerre qui semble priv&#233;e de sens. Ainsi encore, dans Le&#231;on de choses, la mort, le travail, l'amour r&#233;unis par le th&#232;me commun de la chute (chute de soldats dans une embuscade, chute d'un mur, chute sexuelle), n'apparaissent-ils qu'&#224; travers la description obs&#233;dante d'armes, de tuniques, de briques, de mortier ou de fragments anatomiques. Tandis que l'intensit&#233; narrative de ces livres semble na&#238;tre de cette attention &#233;gale, &#171; calmement passionn&#233;e &#187;, qui place sur le m&#234;me plan, &#233;claire de la m&#234;me lumi&#232;re insistante et magique le mouvement de brins d'herbes qui se redressent, le glissement des nuages dans le ciel et le raidissement d'un sexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Longtemps, dans les romans de Claude Simon, la description n'est qu'un &#233;l&#233;ment parmi d'autres, m&#234;l&#233;e &#224; des fragments de dialogues, d'actions et de r&#233;cits selon des combinaisons complexes. Au tournant des ann&#233;es soixante-dix, dans &lt;i&gt;Les Corps conducteurs&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Triptyque&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Le&#231;on de choses&lt;/i&gt;, le r&#244;le de la description devient franchement &#171; conducteur &#187; et utilise la propri&#233;t&#233; d'une figure &#8212; ou, plus exactement, des mots &#8212; &#171; d'appeler ou de faire surgir &#187; d'autres images, d'autres mots, c'est-&#224;-dire de produire autant d'histoires qui s'encha&#238;nent, se chevauchent et se recoupent jusqu'&#224; n'en faire qu'une. Comme si &#8212; et l'on en revient &#224; &lt;i&gt;Orion aveugle&lt;/i&gt; &#8212; la seule et v&#233;ritable aventure du livre &#233;tait celle de son &#233;criture : cette marche d'Orion vers la lumi&#232;re, guid&#233;e par cette figure minuscule qui lui parle &#224; l'oreille, incarnation m&#234;me de la puissance de la langue et de ce syst&#232;me infini de signes &#224; l'int&#233;rieur duquel l'&#233;crivain avance, bifurque, tourne en rond, t&#226;tonne vers la lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1985 :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;C'est &#224; la recherche de ce jeu que l'on pourrait peut-&#234;tre concevoir un engagement de l'&#233;criture, qui, chaque fois qu'elle change un tant soit peu le rapport que par son langage l'homme entretient avec le monde, contribue dans sa modeste mesure &#224; changer celui-ci&lt;/i&gt; &#187;, dit Claude Simon &#224; Stockholm, dans sa conf&#233;rence du Nobel. &#171; &lt;i&gt; Le chemin suivi sera alors, on s'en doute, bien diff&#233;rent de celui du romancier qui, &#224; partir d'un &#171; commencement &#187;, arrive &#224; une &#171; fin &#187;. Voil&#224; pourquoi l'&#339;uvre n'a pas &#171; d'autre terme que l'&#233;puisement du voyageur explorant ce paysage in&#233;puisable&lt;/i&gt; &#187;, passant et repassant inlassablement par les m&#234;mes points selon cette d&#233;finition d'une r&#233;volution qui servait d'&#233;pigraphe au &lt;i&gt;Palace&lt;/i&gt; &#8212; &#171; &lt;i&gt;R&#233;volution : mouvement d'un mobile qui, parcourant une courbe ferm&#233;e, repasse successivement par les m&#234;mes points&lt;/i&gt;. &#187; C'est aussi en ce sens, &#224; la fois math&#233;matique et novateur, que les livres se font &#233;cho les uns aux autres. Qu'on retrouve dans&lt;i&gt; Les G&#233;orgiques&lt;/i&gt; les th&#232;mes guerriers de &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt; et du &lt;i&gt;Palace&lt;/i&gt;, m&#234;l&#233;s cette fois aux campagnes lointaines de l'anc&#234;tre Lacombe Saint-Michel, conventionnel et r&#233;gicide, g&#233;n&#233;ral des arm&#233;es de la r&#233;publique puis de l'Empire. Que la figure de Corinne, la jeune &#233;pouse adult&#232;re de Reixach dans &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt;, revient hanter &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Tryptique&lt;/i&gt;, et &lt;i&gt;La Bataille de Pharsale&lt;/i&gt;. Comme reviennent de livre en livre les personnages de Georges, de l'oncle Charles, de la grand-m&#232;re, mais aussi bien les cartes postales exotiques, la version latine, les casaques des jockeys, le portrait de l'anc&#234;tre, un d&#233;tail de dallage, la corne d'un petit bois ou les branches d'acacia. &#171; &lt;i&gt; Je ne savais pas, je ne savais pas encore&lt;/i&gt; &#187;, r&#233;p&#232;te le narrateur de La Bataille de Pharsale &#8212; &#233;cho ou r&#233;ponse au &#171; &lt;i&gt;Comment &#233;tait-ce ?&lt;/i&gt; &#187; de&lt;i&gt; La Route des Flandres&lt;/i&gt;. Comme si courait d'un bout &#224; l'autre de l'&#339;uvre la question de l'histoire : &#224; la fois impossible &#224; raconter mais devant toujours l'&#234;tre &#8212; tandis que la voix reprend une fois de plus le r&#233;cit bris&#233; de ce qui a &#233;t&#233; v&#233;cu, ou plut&#244;t de son souvenir, et que la main de l'&#233;crivain, &#171; &lt;i&gt;pas &#224; pas &#8212; c'est-&#224;-dire mot &#224; mot &#8212; &lt;/i&gt; &#187;, chemine sur une page, la rature et recommence, errant, rapprochant, variant, combinant. Appelant &#224; une lecture &#233;trangement po&#233;tique, musicale, plastique &#8212; mais aussi et tout autant, &#224; une lecture inventive. Car tout est l&#224; chaque fois, chaque livre est un monde, et il s'agit d'explorer les correspondances infinies de ces romans, l'encha&#238;nement aussi n&#233;cessaire qu'impr&#233;visible de ces phrases &#224; la fois &#233;quivoques et claires &#8212; cet encha&#238;nement qui est l'intrigue m&#234;me du texte et ce qu'il a de fascinant et de plus secret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1993 : &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; commence l'histoire qui se perp&#233;tue de livre en livre comme un &#233;lan continu ? Que se passe-t-il ? O&#249; va-t-elle ? &#171; &lt;i&gt;Et o&#249; irez-vous ?&lt;/i&gt; &#187;, r&#233;p&#232;te en leitmotiv le h&#233;ros des &lt;i&gt;G&#233;orgiques&lt;/i&gt;, comme s'il s'adressait &#224; son arri&#232;re-arri&#232;re-petit-fils, l'&#233;crivain, et &#224; ses lecteurs &#8212; sa voix traversant les si&#232;cles, l'&#233;paisseur des manuscrits, les tapisseries superpos&#233;es pour masquer, dans la maison familiale de Perpignan, le placard o&#249; les descendants du g&#233;n&#233;ral avaient tent&#233; d'ensevelir les archives et la m&#233;moire de cet anc&#234;tre encombrant, r&#233;volutionnaire, r&#233;gicide et coupable de la mort de son fr&#232;re. &#171; &lt;i&gt;Et o&#249; irez-vous ?&lt;/i&gt; &#187; &#171; &lt;i&gt;Mais comment &#233;tait-ce ?&lt;/i&gt; &#187; Les questions qui s'entrecroisent dans les romans de Claude Simon sont aussi celles que se pose son lecteur. Comment aborder ces livres dont les phrases se bousculent, d&#233;ferlent, menacent de l'emporter ? Tremblement du sens, trouble des rep&#232;res, brouillage chronologique, topographique, s&#233;mantique, souvent m&#234;me syntaxique : nous entrons dans le labyrinthe. Il faut en accepter l'aventure &#8212; elle est extraordinaire. La lecture ici ne peut &#234;tre paresseuse. Le lecteur est lui-m&#234;me un acteur de ce qui &#171; se fait &#187; sous ses yeux &#224; mesure qu'il tourne les pages et qu'il se transforme en vagabond titubant, tant&#244;t aveugl&#233;, tant&#244;t &#233;bloui, en voyageur &#233;pousant les m&#233;andres d'un r&#233;cit qui l'&#233;tourdit et le captive. Tandis qu'il marche lui-m&#234;me comme Orion vers ce soleil levant qui n'est pas celui d'une clart&#233; ultime, supprimant les obscurit&#233;s du monde et de l'existence, mais simplement la lumi&#232;re int&#233;rieure d'une &#339;uvre o&#249; tout se tient ; cette lumi&#232;re que per&#231;oit le lecteur qui a travers&#233; l'&#233;nigme m&#234;me de la langue en y reconnaissant sa propre image et cette rumeur inlassable, v&#233;h&#233;mente, plaintive, r&#234;veuse, qui nous habite &#8212; qui est nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Marianne Alphant&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Retour sur l'&#339;uvre de Claude Simon. France Culture, 4 novembre 2013</title>
		<link>https://www.associationclaudesimon.org/Retour-sur-l-oeuvre-de-Claude-Simon-France-Culture-4-novembre-2013.html</link>
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		<dc:date>2013-11-05T10:37:19Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Christine Genin</dc:creator>


		<dc:subject>Viart, Dominique</dc:subject>
		<dc:subject>Alphant, Marianne</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; Retour sur l'&#339;uvre de Claude Simon &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
En compagnie de Marianne Alphant, critique litt&#233;raire, et Dominique Viart, membre de l'Institut Universitaire de France et directeur scientifique de l'exposition &#171; L'in&#233;puisable chaos du monde &#187; &#224; la Biblioth&#232;que Publique d'Information jusqu'au 6 janvier 2013. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; sur le site de France Culture : &#171; La grande table &#187;, par Caroline Brou&#233;, France Culture, 4 novembre 2013&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/-videos-.html" rel="directory"&gt;Ressources audiovisuelles&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/+-Viart-Dominique-+.html" rel="tag"&gt;Viart, Dominique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.associationclaudesimon.org/+-Alphant-Marianne-+.html" rel="tag"&gt;Alphant, Marianne&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Retour sur l'&#339;uvre de Claude Simon &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En compagnie de &lt;strong&gt;Marianne Alphant&lt;/strong&gt;, critique litt&#233;raire, et &lt;strong&gt;Dominique Viart&lt;/strong&gt;, membre de l'Institut Universitaire de France et directeur scientifique de l'exposition &lt;strong&gt;&lt;a href='https://www.associationclaudesimon.org/Claude-Simon-L-Inepuisable-chaos-du-monde-Bibliotheque-Publique-d-Information.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; L'in&#233;puisable chaos du monde &#187;&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; &#224; la Biblioth&#232;que Publique d'Information jusqu'au 6 janvier 2013.&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; sur le site de &lt;i&gt;France Culture&lt;/i&gt; : &lt;a href=&#034;http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-1ere-partie-retour-sur-l-oeuvre-de-claude-simon-2013-11-04&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; La grande table &#187;, par Caroline Brou&#233;, &lt;i&gt;France Culture&lt;/i&gt;, 4 novembre 2013&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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