Association des Lecteurs de Claude Simon

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Sabine Rossignol

vendredi 23 janvier 2026, par Christine Genin

Des mots sur une rencontre : du saisissement au partage

Janvier 2013

Ce mardi d’hiver après avoir passé des mois à griffonner des citations, à m’éprouver dans des devoirs interminables, mes pas se dirigent vers cette vaste salle froide, impersonnelle où une multitude de candidats à la mine blafarde et épuisée se presse déjà. L’épreuve de didactique de l’agrégation interne de Lettres : sept heures face à des corpus souvent impénétrables où le plaisir de découvrir des textes littéraires qui nous révèlent à nous-mêmes n’existe désormais plus tant l’exercice relève de la performance.

C’est donc avec une certaine appréhension que mes doigts feuillettent le sujet, mon regard se posant d’emblée sur les quatre auteurs retenus : Hugo, Céline, Malraux et Simon. Si les deux premiers me paraissent rassurants et familiers, les deux autres résonnent étrangement en moi. L’auteur de l’Espoir a ponctué mon itinéraire de petite fille d’espagnols républicains, quant à Claude Simon j’en conserve seulement le souvenir d’une lecture studieuse de La route des Flandres lors de mon année de licence. Ainsi, contrairement à toutes les recommandations d’usage, j’aborde initialement la lecture des deux derniers textes intriguée, je l’avoue, par ce titre l’Acacia qui me paraît bien poétique pour évoquer les ravages et les monstruosités de la guerre. Mon crayon parcourt d’abord frénétiquement les lignes de Camus puis s’arrête sur ces mots « Une fois de plus, dans ce pays de femmes en noir, se lève le peuple millénaire des veuves » qui font ressurgir en moi « l’inflexion des voix chères qui se sont tues » [1]. Avant de débuter la lecture du texte de Simon, je dépose sur le papier quelques platitudes sur l’auteur et je suis presque surprise de voir ressurgir des bribes de citations apprises sans doute à la hâte « le récit se défait au moment même où il se forme » [2], « ce n’est pas la guerre qui est racontée mais le langage de la guerre » [3]. Ainsi, c’est avec une certaine sérénité que je pose mes yeux sur cet ultime extrait. Dès les premières lignes, j’y découvre stupéfaite une langue fusionnant dans un raz-de-marée infini tout ce que le personnage dit, voit, pense, ressent jusqu’à effacer la délimitation des phrases et des paragraphes « comme des fragments qui succèdent, se remplacent, se démasquent, s’entrechoquent, tournoyants : flancs de chevaux, bottes, sabots, croupes, chutes, fragments de cris, de bruit, l’air, l’espace ». Désorientée, presque à bout de souffle, transportée par les participes présents dans une parataxe accumulative où les repères subjectifs vacillent et se résorbent dans une géométrie éclatée, je termine ma lecture sans même pouvoir prendre une note. Les mots de Simon « depuis longtemps la notion d’heure a perdu toute signification » tourbillonnent en moi de façon sporadique faisant vaciller tous mes repères de candidate, mais je perçois que l’enjeu est ailleurs, dans l’intervalle de cette rencontre qui vient de se produire me rappelant cet extrait d’un roman lu l’été précédent « les rencontres sont rarissimes, celles qui émeuvent, transforment et tracent une frontière sur le temps pour qu’il y ait un avant et un après » [4].

L’épreuve terminée, je n’ai qu’une idée en tête : me procurer L’Acacia. Le soir, dans ma chambre d’hôtel, les yeux brûlants de fatigue, j’en débute la lecture alors que dans les espaces voisins, d’autres esprits plus pragmatiques révisent laborieusement les citations qui devront être couchées sur le papier le lendemain lors de la dissertation. Au petit matin, lorsque la sonnerie du réveil retentit, je relève brusquement mon épaisse chevelure brune posée négligemment sur cet extrait de la section cinq « Ce fut justement à l’occasion d’un mariage qu’elle se trouva un jour placée à table à côté d’un homme comme elle n’en avait jamais rencontré ». Je m’entends encore murmurer un « vivement ce soir… » espérant peut-être qu’au milieu du chaos et de l’innommable il resterait une place infime pour quelques fragments de sentiments humains.

Octobre 2023

Ces vers de Victor Hugo résonnent dans ma tête « la terre pleure, le soleil froid pâle et doux vient tard et part de bonne heure » [5], les volets demeurent baissés, les rires des élèves et des étudiants se sont tus, le doute ce « spectre myope et sourd qui m’emmène errer dans le bois sombre » [6] m’envahit chaque jour davantage. Je ne reconnais plus mon reflet dans le miroir, je me demande où est ma place, où est passée cette flamme qui a toujours animé l’enseignante que je suis. Ce besoin insatiable de partager avec l’Autre aurait-il disparu ?

Un matin pluvieux, dans ma boîte aux lettres, je découvre un ouvrage intitulé Claude Simon Photographies envoyé par mon collègue grammairien de la faculté accompagné de ce bref message « En souvenir de nos longues journées d’interrogations où Simon venait toujours fourrer le bout de son nez avec son style si singulier et passionnément déroutant … ». Ne parvenant plus à écrire la moindre ligne depuis plusieurs semaines, mais fascinée depuis l’enfance par la photographie, je me hasarde dans la multitude de ces clichés en noir et blanc, ces traces d’une existence qui révèle son rapport au monde sans pourtant jamais se montrer car « la photographie possède un étrange pouvoir : celui de mémoriser ce que notre mémoire est incapable de retenir c’est-à-dire l’image de quelque chose qui n’a eu lieu, n’a existé que dans une fraction infime du temps ». Volontairement, je m’abstiens de lire la préface (la chose sera faite plus tard), je sais déjà que l’artiste ne reconstituera pas une quelconque chronologie narrative, qu’il ne se perdra pas non plus dans des représentations où le corps est platement subjectivé. Au fond de moi, j’espère tout autre chose : que Simon transforme le visible en métaphorique. Rapidement, une première photographie portant comme titre « Après l’orage » retient mon attention. Je sens mes doigts trembler en regardant cette silhouette de femme dont je ne verrai jamais les traits s’éloigner de nous après la catastrophe dans un paysage dévasté où le temps de l’apaisement n’existera jamais car il porte la trace indélébile de ce qui fut. Puis, c’est « Enveloppes de femme » qui captive mon regard, je caresse imperceptiblement cette page qui ne met pas en scène le corps féminin comme tant d’autres l’ont fait, mais cherche à restituer une présence physique presque tactile qui se fragmente sous les pliures du tissu proposant ainsi à celui qui le regarde une véritable expérience de la perception.

Je laisse le livre ouvert sur mon bureau plusieurs jours, à chaque fois que je le parcours je reconstitue mentalement les vides, les hors champs, les absences de visages. Je lis à haute voix ces titres qui loin de réduire les possibles interprétatifs rendent possibles les errances imaginatives. Puis enfin, sans même le réaliser de façon consciente, vient ce moment où je prends un crayon et une misérable feuille de brouillon pour écrire à nouveau grâce à ces images qui tiennent lieu de précieuses « genèses ». Je formule les premiers mots comme suit « il existe des brisures qui ne s’effacent pas, pourtant au-delà du vécu, il restera toujours des instantanés de présents à capturer ».

Octobre 2025

Je déambule dans Paris, je regarde cette ville que j’affectionne particulièrement avec un regard à nouveau apaisé. Au printemps dernier, j’ai découvert Le jardin des plantes, roman où j’ai d’abord été séduite par les blancs et les espaces vides laissant au lecteur cette latitude interprétative dont j’ai tant besoin. Je regrette tellement que mes étudiants se rassurent en affadissant les textes littéraires sous des pesanteurs formalistes. Avant mon départ, j’ai glissé ce livre de Simon au fond de mon sac avec l’intention d’en faire résonner les mots une fois assise en bas du labyrinthe sur les chemins ombragés qui contournent la butte, dans cet endroit unique où tant d’arbres racontent un fragment de notre Histoire. Je sais pourtant que le romancier n’évoque pas cet endroit peu fréquenté, mais je suis désormais persuadée que pour arpenter l’écriture simonienne il n’est pas nécessaire de convoquer la stricte réalité référentielle mais plutôt d’être prêt à s’engager dans une expérience exigeante relevant de l’empirique et du sensible.

Alors que mon séjour a pour visée initiale de préparer un voyage scolaire qui se déroulera au printemps suivant, je décide sans remord de repousser la visite du Panthéon pour me rendre à la place Monge. J’ai en mémoire -deux photographies de l’endroit prises par Claude Simon depuis son appartement lors de saisons différentes. C’est jour de marché, je me retrouve dans une foule de parisiens pressés et bruyants comme s’ils en oubliaient la saveur incomparable d’un moment de déambulation. Je finis par me glisser discrètement dans le recoin d’une terrasse où j’ouvre le roman pour retrouver enfin ce passage : « Derrière leurs formes ornementales (spirales, végétaux stylisés) apparaissent les feuillages épais et vert tendre des platanes qui ombragent la place ». C’est alors que l’excipit de l’Acacia me revient en mémoire comme une résonance : plus de dix ans se sont écoulés depuis ma rencontre avec cette langue qui bouleverse autant qu’elle dérange.

En fin d’après-midi, je m’octroie une escapade dans les jardins du musée Rodin, cet artiste qui comme Simon fuit l’idéalisation pour lui préférer la vérité du mouvement inachevé et la primauté de la chair. Depuis le début d’année, j’offre à mes jeunes sixièmes des moments de « lecture partagée » à partir des Mémoires d’Hadrien de Yourcenar, ils ont appris à défier cette syntaxe qui se dérobe sans cesse, ils affrontent courageusement cette écriture de soi instable et fuyante pour laisser s’exprimer leurs ressentis de lecteurs libres. Encore aux portes de l’enfance, ils vont donc prochainement découvrir le lieu où reposent les Grands Hommes puis je les mènerai vers cet endroit du 5ème arrondissement où vécu cet Autre qui ne figure pas dans les manuels de collège, que les enseignants redoutent d’aborder en classe et que l’on nomme souvent « un écrivain difficile ». Puis, nous nous installerons à l’ombre du feuillage abondant du Sophora du Japon près de la Grande Galerie de l’Evolution pour partager deux passages du Jardin des Plantes et l’ultime page de l’Acacia car « lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister » [7]. Je sais qu’ils sont prêts, qu’ils me font confiance quand je leur affirme avec toute la conviction qui est à nouveau mienne « qu’il est des rencontres fertiles qui valent bien des aurores » [8].

Sabine Rossignol

Texte écrit à Nîmes en janvier 2026


[1Paul Verlaine, Poèmes saturniens, 1866.

[2Maurice Blanchot, Le livre à venir, 1959.

[3Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, 1953.

[4Yves Simon, La dérive des sentiments, 1984.

[5Victor Hugo, Les quatre vents de l’esprit, 1881.

[6Victor Hugo, Les chants du crépuscule, 1835.

[7Italo Calvino.

[8René Char, Correspondance avec Albert Camus, 1947.