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Leçon de choses (1975)

lundi 10 novembre 2025, par Christine Genin

Leçon de choses (1975). Notice
par Sjef Houppermans

Genèse et contexte

Leçon de choses fait partie d’une série de quatre romans publiés pendant la période dite formaliste quand Simon, ainsi que d’autres auteurs du Nouveau Roman, privilégient dans leur écriture le travail sur des formes thématiques et langagières précises qui prennent le pas sur la représentation d’un référent réaliste. Les colloques de Cerisy sur le Nouveau Roman (1971) et sur l’œuvre de Simon (1974) tracent un cadre théorique à l’instigation de Jean Ricardou. Après La Bataille de Pharsale, Les Corps Conducteurs et Triptyque, Leçon de choses peut être considéré comme le point culminant de cette orientation. Pourtant, si le jeu des formes et des structures prédomine, il s’agit néanmoins d’un roman où la voix de Simon conserve son originalité, notamment par l’importance que prennent la guerre, les réflexions sur le temps, et les descriptions imagées. Dans différents entretiens, l’auteur a expliqué que le point de départ du texte était fourni par une commande de la maison Maeght : quelques pages permettant au peintre Pierre Alechinsky de compléter ce « Placard » par une image. Concrètement, le contenu de ces paragraphes était inspiré par des travaux de maçonnerie dans la maison de Simon. Ces lignes initiales, par leur nature ouverte, incitaient Simon à écrire la suite dans Leçon de choses.

Résumé

Le roman se compose de sept parties. Après « Générique », qui reprend grosso modo le texte de la commande Maeght, ces chapitres s’intitulent successivement « Expansion », « Divertissement I », « Leçon de choses », « Divertissement II », « La charge de Reichshoffen » et « Courts-circuits ». Même si dans une certaine mesure ces titres correspondent avec un contenu dominant, on trouve dans l’ensemble un enchevêtrement et une alternance répétitive de trois fils narratifs : deux maçons travaillent dans une maison où, pendant la journée décrite, ils abattent les murs et les cloisons, avant une possible reconstruction esquissée dans la dernière section. Le second réseau concerne un groupe de soldats qui, encerclés dans une maison en ruine, tentent d’organiser une ultime résistance. Si Reichshoffen réfère à la guerre franco-prussienne de 1870, d’autres éléments rappellent la Grande Guerre ou encore la Seconde Guerre mondiale quand Simon lui-même était impliqué. Dans le troisième, un groupe de trois dames, un monsieur et un enfant se promènent dans les champs puis au bord de la mer. L’une de ces dames et l’homme ont plus tard un rendez-vous nocturne aboutissant à une scène sexuelle intense. L’échafaudage textuel situe les scènes de ce troisième groupe, qui ont un décor 19e siècle, à une strate secondaire puisqu’elles constituent les illustrations d’un calendrier des postes suspendu dans la baraque des soldats. En fait « Leçon de choses » se glisse pareillement dans le roman sous la forme d’un livre portant ce même titre (mais au pluriel) que feuillette l’un des soldats. C’est le manuel pédagogique de Gaston Bonnier qui en est la source. Ainsi on peut y lire des passages sur la construction des bâtiments, mais aussi sur la formation des falaises par exemple. Quant aux deux Divertissements, ils se composent surtout de monologues substantiels du soldat qui a le rôle de pourvoyeur et qui se lamente longuement sur leur situation pénible, dans un langage fort coloré où le parler familier prend des allures vulgaires et argotiques. Ironie et sarcasme vont de pair avec des néologismes divertissants. Le chassé-croisé des niveaux narratifs se signale encore quand le vieux maçon débite lui aussi ses souvenirs de guerre.

Analyse

Déconstruction et construction

La déconstruction est étroitement liée à la chute. D’ailleurs, Simon avait d’abord prévu « Chutes » comme titre du roman. Le verbe tomber est omniprésent dans le texte avec ses quasi-synonymes : s’effondrer, s’écrouler, s’affaisser ou encore dégringoler. La première phrase du texte donne le ton : « Les langues pendantes du papier décollé laissent apparaître le plâtre humide et gris qui s’effrite, tombe par plaques dont les débris sont éparpillés sur le carrelage devant la plinthe marron, la tranche supérieure de celle-ci recouverte d’une impalpable poussière blanchâtre ». La maçonnerie se désagrège alors que la lecture se voit invitée à rafistoler les liens entre les unités textuelles dispersées. « Les langues pendantes » correspondent aux fragments d’une écriture en perpétuel suspens où les mots se cherchent et s’associent. « L’impalpable poussière blanchâtre » se retrouvera d’ailleurs en conclusion de l’ultime roman de Simon. Dans Le Tramway, cette poussière est liée alors à la mémoire qui parcourt aussi Leçon de choses.
La destruction règne également dans l’univers des soldats : la maison qu’ils occupent est toute trouée, une grenade explose qui touche l’un d’entre eux et la campagne alentour est semée d’épaves parmi lesquelles une vache morte évoque Guernica.
Sur les scènes où figurent les promeneurs plane une violence sourde dans la menace de la chute du haut de la falaise que risque l’enfant et ensuite, précédé d’un verre qui se brise et qui blesse la jeune femme, dans le récit d’un coït brutal. Parallèlement, c’est la tombée de la nuit avec l’obscurité qui inquiète et la chouette qui rôde. Le tintamarre des grenouilles et des criquets accentue cette violence.

Le roman reflète et inscrit ces tendances dans son dynamisme : disloqué et rebâti, patchwork arachnéen, cherchant et manquant la torsion dans tous ses développements. Le roman expose de cette façon sa liberté, le jeu des virtualités qui définit la fiction. Générique se termine sur des précisions à cet égard : « La description (la composition) peut se continuer (ou être complétée) à peu près indéfiniment selon la minutie apportée à son exécution, l’entraînement des métaphores proposées […] sans compter les diverses hypothèses que peut susciter le spectacle ». Et ces pratiques narratives seront systématiquement exploitées par la suite. La construction par la voie des descriptions s’amplifie et se diversifie de deux manières principales : la plongée dans les profondeurs de l’espace où les objets miniaturisés se profilent (c’est la manière de Raymond Roussel, dont le texte intitulé La Vue est exemplaire pour les nouveaux romanciers) ; la dynamisation des figures, d’abord figées sur les images, qui se fraient ainsi un passage vers le niveau supérieur de la fiction. L’opposition entre immobilité et mouvement est couramment soulignée et culmine dans une image particulièrement prenante : les soldats semblent composer « un de ces groupes grossièrement moulés sur nature dans le plâtre liquide et qui, dans les musées ou sur les monuments aux morts sont figés dans une terrifiante immobilité, comme non seulement la négation du mouvement et de la vie, mais une perpétuation macabre, fantomatique, de l’instantané et du périssable ». C’est l’impact de l’Unheimliche – l’inquiétante étrangeté – très présent chez Simon.

Toutefois un travail d’homogénéisation lutte continuellement avec les forces disséminatrices. Un mot comme « mortier » illustre ce processus : d’une part, c’est l’élément qui permet de souder les briques ; de l’autre, c’est l’arme qui déchire. Galon, boudin, museau-musette, scabieuse-scabreux en sont d’autres exemples. Dans « Divertissement I » et « Divertissement II », le vocabulaire du pourvoyeur – soldat à fonction fort symbolique – divertit somptueusement : c’est la langue qu’il « divertit » à la manière d’un Rabelais et d’un Céline. Le terme qui clôt le livre (et qui signale concrètement un danger dans la reconstruction) met lui aussi en abyme l’allure du récit : l’ensemble se propulse et se génère par court-circuit.

Interférences esthétiques

Le réseau interne des associations et des transitions entre les différents niveaux se complète d’une relation complexe avec d’autres textes et d’autres arts. Outre Roussel, Bonnier et Céline déjà mentionnés, les références à Flaubert jouent un rôle structurel surtout dans les marges de la scène qui rapporte les ébats sexuels des deux promeneurs. Cette scène reprend à sa manière la rencontre entre Emma et Rodolphe dans Madame Bovary avec la bonne dose de cynisme et de sarcasme qu’on trouve chez Flaubert, alors que Charles Bovary en mari trompé surgit dans les coulisses et que les vaches assistent bovaresquement aux activités érotiques. Proust est une autre source fidèle de Simon. Les noms des principaux acteurs de la Recherche sont intégrés au récit. Leurs prénoms s’affichent entre autres dans l’énumération récurrente des saints sur le calendrier, véritable réseau de litanies qui, à sa façon, met en abyme l’organisation du roman.

D’autre part les correspondances avec certaines œuvres picturales sont importantes pour saisir le jeu des sources et leur application. Notamment la peinture des promenades nous rappelle spontanément, par les détails décrits, les tableaux correspondants de Monet (dont la légèreté contraste avec la scène pornographique qui suit). Pourtant des regards critiques ont su découvrir que Simon se plaît à créer une certaine confusion entre différentes toiles de Monet, et que Renoir peut également faire partie de ses références. Les choses se compliquent encore avec le renvoi possible à Eugène Boudin pour la description de la falaise. La toile que mentionne le texte de Simon s’avère être une invention de l’auteur, signe de ses intentions ludiques (que renforce le jeu de mots sur « boudin »). Au contraire, les scènes concernant les militaires sont sans doute inspirées de la toile Combat à Balan ou la dernière cartouche d’Alphonse de Neuville montrant une scène de la guerre de 1870 à laquelle renvoie aussi la section « La Bataille de Reichshoffen » (défaite de l’armée de Napoléon III entraînant la perte de l’Alsace). Ainsi l’Histoire s’intègre au récit et fait écho aux autres textes de Simon qui évoquent les différentes guerres impliquant sa personne, sa famille ou encore ses ancêtres. À l’arrière-plan, il est sans doute pertinent de discerner la figure de Robert Rauschenberg et le modèle des assemblages du peintre américain dont le collage Charlene a particulièrement fasciné Simon. Christine Genin donne dans le Dictionnaire Simon un beau résumé de cette parenté en écrivant : « De fait, à l’origine des montages de Rauschenberg comme des romans de Simon, se trouve une volonté de recomposition et de reconstruction du réel, le désir de rendre compte de l’incohérence et de la fragmentation du monde et du sujet, tout en inventant – selon des critères subjectifs de forme, de couleur ou de signification – une cohérence nouvelle. » Cette définition convient parfaitement à Leçon de choses.

Métaphores et images

Les images, comparaisons et métaphores procurent une autre expansion aux données élémentaires du texte. Comme Proust, Simon considère la métaphore (ou encore les images qu’il range sous cette appellation) comme un aspect essentiel de la fiction. La comparaison parfois introduite par la formule « comme si » est aussi très présente dans Leçon de choses. La comparaison centrale de Générique assure le transfert d’un fil narratif à l’autre : les morceaux de plâtre sont comparés aux « pans détachés d’une falaise » et à des « tables rocheuses » (qu’on trouve aussi dans les pages du manuel de Bonnier consultées par le soldat). On retrouve l’importance de la comparaison dans la section suivante : « Expansion » s’ouvre sur une description de la peinture qui représente « les flots verdâtres, les rochers violets » et dont les milliers de touches « semblent voltiger, comme ces tempêtes chatoyantes mêlées de duvet en suspension dans un poulailler après une bataille de coqs ». La violence qui caractérise une bonne partie du livre se concentre ici, mais on y perçoit aussi une certaine ironie. Ce changement de registre dans les comparaisons rejoint le grotesque qui oppose souvent le bas et le haut, et s’accorde ainsi avec la vision de Simon qui met en question les prétentions idéalistes et les esthétisations faussées. Ailleurs, les galets sur la plage sont comparés à « un long cimetière de carcasses et de squelettes concassés ». C’est aussi un écho au paysage que les soldats ont sous les yeux.

Dans La Charge de Reichshoffen, la lumière d’un phare donne lieu à un long déferlement de la phrase simonienne rejoignant le rythme de la mer qui s’enfonce dans la nuit en « une incessante mouvance, confusément perçue, de noires et statiques ondulations, comme celles d’une chevelure liquide reptilienne et visqueuse ». Puis lui succède sans transition le couple des promeneurs : « Elle jette soudain ses bras autour des épaules de l’homme et se serre convulsivement contre lui. Il dit voyons allons et lui caresse les cheveux ». Décalage du discours où la poésie se perd, aboutissant à la platitude complète de la remarque de l’homme sans égards pour sa compagne : « Vous allez me tacher ». Charge et débâcle s’enchaînent grotesquement. Pourtant c’est bien la « mouvance » qui se dégage comme principale force motrice de Leçon de choses.

Repères

  • Leçon de choses, Paris : Éditions de Minuit, 1975.
  • Leçon de choses, dans Œuvres II, Paris, Gallimard, La Pléiade, 2013 (édition établie par Alastair Duncan, Bérénice Bonhomme et David Zemmour) – notice et notes d’Alastair Duncan.

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