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Hommage à Irène Lindon
jeudi 18 décembre 2025, par
L’héritière d’une étoile
Irène Lindon tenait son moi secret, au secret même, pas tout à fait en prison mais verrouillé de l’intérieur comme derrière la porte presque basse des Éditions de Minuit (elle disait « les éditions ») avec cependant rien d’effacé, bien au contraire comme si les verrous lui inspiraient une intraitable présence. Dans son bureau, elle avait maintenu les étagères où « Jérôme » (comme elle appelait son père) avait exposé les livres à l’étoile bleue et le fauteuil sur lequel il revoyait « Sam ». Elle, avait joué sur les genoux de « Sam » avant de le lire. Il savait « Jérôme » qu’elle savait lire de ce plus fin savoir qui discerne la langue originale encore inentendue d’un Auteur. La majuscule est justifiée : on ne peut qu’imaginer les échanges entre elle et eux tandis qu’ils savent, et eux seuls, comme elle les avait lus avant de les défendre. (« savez-vous qu’une fois Jérôme a fait Paris-Salses en voiture, dans la nuit ? ») cette parenthèse pour comprendre un peu. C’est qu’elle ne laisse d’elle guère plus de traces qu’une lectrice sur un livre. Une élégance, une voix, des réparties (un jour qu’elle s’entend dire la difficulté de vieillir : « et pourquoi croyez-vous que je fume ? ») et dans les trois la même netteté.
Elle se tenait droite dans l’escalier exigu, dans cette rue Bernard-Palissy, puis vers un restaurant proche d’où un serveur l’avait aperçue et la porte s’ouvrait, sa table, à l’écart, était dressée, elle s’asseyait alors, discrètement royale. Pauvreté de la vie publique à ses yeux, sauf celle de la vie des livres d’auteurs, classiques et contemporains, et leur richesse au secret de leurs voix. Il n’est pas possible de lui rendre hommage sans le sentiment vif d’enfreindre sa loi intérieure comme il semble inacceptable de taire une objection intime, il faut bien…
« Il fallait bien qu’un visage… », le sien, et si peu pour croire la connaître, juste des adjectifs pour espérer vêtir sa présence, tant elle défie quelque souvenir d’elle. Aura-t-elle été plus que ces traces… renfermée dans l’ultime secret de l’isolo qu’elle a choisi pour enclore le secret de sa mémoire, et de là mieux qu’une estime, mieux qu’un respect nous la dessine sans la deviner, une déférence peut-être…
Et cette déférence ici reste d’elle là-bas, si dignement héritière d’une étoile.
L’auteur de cet hommage a souhaité rester anonyme.
voir aussi
– le communiqué des Éditions de Minuit
– Irène Lindon, hommage en images sur Livre hebdo
– l’hommage d’Éric Chevillard dans l’Autofictif