Accueil > Claude Simon > Œuvres > Gulliver (1952)
Gulliver (1952)
mercredi 4 mars 2026, par
Gulliver (1952)
Notice par Michel Bertrand
Gulliver paraît aux Éditions Calmann-Lévy en 1952. Ce même éditeur le publiera de nouveau en 1985 après l’obtention par l’écrivain du prix Nobel de littérature. Refusant de considérer ce texte comme appartenant à son œuvre romanesque qu’il fait débuter par Le Vent (1957), Claude Simon protestera contre cette initiative éditoriale et refusera par la suite de l’inclure parmi les ouvrages publiés par la Bibliothèque de la Pléiade.
Résumé
Une ville de province, Villeneuve. Trois journées, du 18 au 20 décembre 1944. Quelques mois donc après la Libération. Et, plus précisément, après l’Épuration. Quatre parties, treize chapitres. Un récit relaté par un narrateur omniscient.
D’emblée, il apparaît clairement que la période de l’Occupation demeure prégnante dans l’esprit de chacun. Une opération punitive est organisée contre un milicien qui, après l’avoir fuie, est revenu dans la ville. Ce coup de main se soldera par un fiasco et ses exécutants ne reparaîtront plus dans le récit. L’action romanesque s’organise alors progressivement autour de la famille de Chavannes qui depuis toujours jouit d’un grand prestige dans la ville. Mais elle est désargentée et le pouvoir économique et financier est l’apanage de Max Verdier, propriétaire des usines qui font vivre la ville. Durant ces trois journées, tout va se jouer autour des deux jumeaux de Chavannes, Jo et Loulou, de leur sœur, Éliane et de Max Verdier. D’autres personnages apparaissent à leur entour : Herzog, un universitaire juif dont la famille a été déportée et qui moyennant finance espère obtenir de ses nouvelles grâce à Loulou, ancien milicien ; Bert, un jeune journaliste, amoureux d’Éliane et détracteur de Max ; Bobby, un résistant qui voue une haine féroce à Loulou…
Les principaux protagonistes vont se retrouver au soir du 18 décembre dans un relais de chasse. Cette nuit sera décisive pour chacun : Loulou tuera Bobby, avant de s’enfuir en train vers Angoulême grâce à la complicité de son frère ; Verdier se suicidera. Quant aux personnages secondaires, ils seront renvoyés au vide de leur existence. Bert, supplanté auprès d’Éliane par un ami de Jo et dépossédé de sa haine vengeresse envers Verdier par sa mort, errera sans but dans les ténèbres de la ville. Herzog, en dépit de la générosité qu’il manifeste en faveur d’autrui, demeurera ostracisé en raison de sa race.
Analyse
« Un roman de facture traditionnelle »
Claude Simon, en réponse aux « quelques questions écrites de Ludovic Janvier » manifeste le plus profond mépris envers cet écrit de jeunesse qu’est selon lui Gulliver. Il évoque avec dédain « le hiatus que constitue Gulliver » dans sa production romanesque, et précise : « désorienté par les critiques qui avaient accueilli Le Tricheur, peu sûr de moi, j’ai cherché à prouver – entreprise absurde ! – que je pouvais écrire un roman de facture traditionnelle. Excellente et fertile erreur au demeurant. Le résultat était édifiant : je ne pouvais pas ! ».
Peut-on souscrire au jugement exprimé par l’auteur du texte et ranger Gulliver parmi les romans de « facture traditionnelle » ? De fait, un tel type de romans n’existe pas en soi, la tradition romanesque s’étant modifiée au fil des époques. Comme les autres écrivains du Nouveau Roman, Claude Simon fait référence au roman réaliste, et plus précisément à l’esthétique balzacienne du roman. Colette Becker présente ainsi les principales composantes de cet art romanesque : « Il synthétise les éléments épars du réel en fonction des nécessités de sa fiction. Il arrive ainsi à décrire avec réalisme mœurs, habitudes de vivre, à restituer un milieu, en s’appuyant sur quelques petits détails vrais ». À première lecture, cette définition correspond parfaitement au récit que met en place Claude Simon. La période historique est clairement indiquée. La localisation géographique, sans être aussi précise, renvoie néanmoins sans équivoque à une commune de taille moyenne située dans le centre de la France. Le statut social, les principaux traits psychologiques des personnages sont exposés avec précision, et c’est en fonction de leurs spécificités que va se déployer l’action romanesque. Colette Becker ajoute : « Balzac ne cherche pas à décrire avec exactitude personnages et lieux réels. Il veut surtout rendre une atmosphère, des façons de vivre, celles de la province, de telles classes sociales ». Ainsi, le flou qui caractérise les protagonistes et leur ancrage géographique participe lui aussi de cette conformité à l’esthétique balzacienne.
Claude Simon manifeste ici un intérêt tout particulier pour cette période imprécise, interlope et, dans les faits, mystérieuse, qui succéda au bruit et à la fureur de la Libération et de l’Épuration. Les joueurs de cartes du café que met en scène le début du récit sont partagés sur le cours que prennent les événements. L’un pense que l’heure des règlements de compte est passée : « Nous ne sommes plus en septembre, non ? C’est fini ces histoires-là : fusiller des types à tort et à travers, hé là ! Tout de même !... ». Un autre est d’avis que l’on ne peut laisser impunis les crimes qui ont été commis : « Tout de même il était de la Milice, il paraît qu’il en a fait prendre des tas, que lui-même… Enfin ils ont toujours dit qu’ils auraient sa peau, et maintenant qu’ils le tiennent… ». De fait, un commando se forme, passe à l’action, mais se trompe de cible et en est réduit à se replier piteusement. Mais Loulou est bien présent à Villeneuve, et il ne craint pas de se rendre dans l’auberge où se sont réunis plusieurs chasseurs. Informé de sa présence dans l’établissement où il se trouve lui-même, Bobby, qui fut actif dans la Résistance, cherche à le tuer. Néanmoins, Loulou sera le plus rapide et aura raison de lui.
Derrière ce qui aurait pu être le récit d’une geste héroïque, mais qui s’avère n’être que le compte-rendu de règlements de compte pitoyables, se dessine la chronique d’une ville de province rythmée, comme toutes les autres, par les mêmes rituels : la boue du terrain de rugby, le bruit des automobiles dans les artères de la cité, la joie factice de la fête foraine, l’animation des bars du centre-ville… La vieille madame de Chavannes incarne la morale de cette bourgade apparemment paisible. Elle est bienveillante, se rend ponctuellement à l’église et manifeste une indulgence amusée à l’égard des frasques que commettent ses petits-enfants. Ceux-ci sont des brutes qui ne répugnent pas à molester les syndicalistes et les militants de gauche. Max Verdier est le seul à constituer une énigme pour ses concitoyens. Héritier d’une immense fortune, il a durant quelques années quitté la ville avant de revenir s’y établir en manifestant le plus grand détachement à l’égard de tout et de tous.
L’effet Gulliver
Le lecteur peut légitimement s’interroger sur les raisons qui ont conduit Claude Simon à choisir ce titre pour son roman. Évidemment, la référence swiftienne ne possède pas un sens littéral. La quatrième de couverture nous indique une piste : « Chacun est géant ou pygmée aux yeux d’autrui, suivant l’optique du voyageur ». Ce voyageur c’est le narrateur omniscient en charge du récit. Celui-ci possède tous les attributs liés à sa fonction : il se situe au plus près de l’action, pénètre au plus profond de la conscience de ses personnages, émaille son récit de ses propres commentaires… Pourtant, le romancier a conscience des limites de l’exercice. Il refuse que son narrateur, tel un géant, se situe systématiquement en surplomb des créatures qu’il observe. Souvent, il se tient en retrait, interrompt ex abrupto l’introspection qu’il était en train d’effectuer, voire semble ignorer la suite ou la fin d’un récit en cours. Lorsqu’il retrace la vie qui fut celle de Max, il recourt parfois à des hypothèses – « Peut-être n’en avait-il pas. […] Peut-être ne pouvait-il plus en avoir », ou s’en remet aux informations que lui transmet la vox populi – « Peu après cette époque, on apprit à Villeneuve […] ». Il semble d’ailleurs ne porter qu’un intérêt tout relatif à l’histoire qu’il relate, procédant par ellipses, ignorant les transitions, distendant la durée de son récit en exposant des faits somme toute mineurs.
Si le narrateur joue des effets de la perspective dans son récit, il inscrit aussi celle-ci au centre de sa fiction. En effet, le récit est dominé par les frères de Chavannes, deux « géants » qui manifestent un souverain mépris à l’encontre des « lilliputiens » constituant la commune humanité qu’ils sont amenés à côtoyer. Lorsqu’ils pénètrent dans l’hôtel en bordure de la forêt, ils écrasent de leur masse l’ensemble des êtres et des choses qui les environnent : « les deux gigantesques gabarits en vêtements de trappeurs dont les lourdes chaussures raclaient bruyamment le plancher ». L’un de leurs compagnons s’amuse de leur gigantisme qui leur ôte toute forme d’humanité : « “Core une veine qu’il n’y en ait que deux […]. Après tout, ça aurait pu être des quintuplés” […] ». Leur brutalité, leur absence de tout sens moral, et surtout leur stupidité, qui se concrétise par leur rire tonitruant s’apparentant à un hennissement confèrent à chacun de leurs actes un caractère menaçant. Leur grand-mère les considère comme des chenapans turbulents. Dans les faits, ce sont des voleurs et des assassins. Loulou a œuvré dans la milice, il gruge Herzog et il abat froidement Bobby. Jo a certes servi dans l’aviation durant la guerre, mais après un parachutage, il n’a pas hésité à livrer l’ensemble d’un réseau de résistants pour sauver sa peau. Le narrateur se refuse à les appréhender comme des êtres humains : il multiplie les métaphores animales voire minérales pour les désigner. Le « visage caricatural » de Jo lui paraît résulter « du coït d’Alphonse XIII et d’une jument ».
Les autres protagonistes du récit semblent, au-delà de l’emprise qu’exercent sur eux les jumeaux maléfiques, être accablés par la pesanteur d’un monde qui les écrase. Tous errent en quête d’une solution aux questions qui les torturent. Herzog est disposé à dépenser une fortune pour obtenir de Loulou des nouvelles de sa femme et de sa fille ; Bobby désire faire payer au même Loulou les exactions qu’il a commises durant l’Occupation ; Bert souffre d’être rejeté par Éliane dont il est amoureux… Ils se battent pour parvenir à leurs fins, ou plutôt ils se débattent, étant aux prises avec un destin qui les a par avance condamnés. Herzog est pitoyable. Plus il s’efforce de se montrer attentif à autrui, généreux, secourable, plus il est maltraité : à la fin du roman la mère de Bobby le traite de « sale juif », de « sale cochon de juif ». Bobby n’est pas moins pitoyable. Il est ivre, malade et tient difficilement sur ses jambes lorsqu’il pourchasse Loulou. Logiquement, le justicier sera abattu par celui dont il voulait faire justice. Quant à Bert, ayant reçu une escarbille dans l’œil, il mène à l’aveugle son enquête sur le meurtre de Bobby et sa quête d’Éliane : il échouera dans ces deux entreprises.
Un univers uniformément sombre
Dans Le Tricheur, Louis, étendu au sol, constatait qu’« il ne pouvait pas bouger », que « son corps était lourd, cloué par terre, immense, Gulliver ». Géants ou lilliputiens, les personnages du roman sont eux aussi tous prisonniers de leur corps dont ils éprouvent douloureusement la pesanteur et qui métaphoriquement les cloue au sol. Comme le souligne Stuart Sykes, la description des joueurs de rugby, qui s’affrontent avec autant d’acharnement que d’impuissance à triompher de leurs adversaires, emblématise la lutte aussi féroce que vaine que se livrent les hommes dans le champ clos qu’est la ville de Villeneuve comme sur la surface du vaste monde. L’échec de leurs entreprises, comme celui des « brutes » qui s’écharpent sur un terrain boueux pour entrer en possession du ballon, conduit les uns comme les autres « à se croire les victimes d’une insultante machination de forces adverses et déloyales auxquelles il convenait d’opposer pareille déloyauté et pareille injustice ».
Le récit de la vie de Max que relatent les chapitres IX et X illustre l’ampleur que revêt l’absurdité de l’existence humaine. Max a refusé de devenir l’héritier de la fortune familiale, s’est rendu à Paris où il a d’abord vécu chichement, a participé à la guerre en se substituant à un conscrit, puis, passant d’un extrême à l’autre, a mené une existence aussi luxueuse que scandaleuse à travers le monde, avant de découvrir chez lui le corps de sa compagne qui s’est donné la mort. Revenu à Villeneuve, il s’éprend d’Éliane qui bientôt l’abandonne. Seul son suicide peut mettre un terme à une existence qui ne valait pas la peine d’être vécue. Les autres « lilliputiens » en arriveraient au même constat s’ils prenaient le temps d’interroger le sens que possède leur propre vie. Mais, l’épigraphe du roman a livré la réponse avant même que l’action romanesque ne débute : « Non cogitant, ergo sunt ». Parce que la notion même de pensée leur est étrangère, seuls les deux jumeaux parviennent à triompher de l’adversité. Loulou réussira à quitter la ville sans encombre et Jo ne sera pas inquiété, car l’ensemble des membres du réseau qu’il a trahi a disparu.
Roman amoral ? Roman immoral ? Qu’importe, car selon le romancier et son narrateur la notion de morale est, en l’occurrence, totalement hors-sujet. Roman noir, certes. L’action se déroule dans un univers constamment hostile dominé par la pluie, le vent, le froid. La majeure partie des scènes se situent la nuit. Celle-ci est inquiétante, car tout alors paraît informe et, de ce fait, mystérieux. Les fantômes du passé reprennent possession de l’espace qu’ils abandonnent en apparence le jour. Ainsi, la restitution par le roman des êtres et des choses ne peut être que parcellaire. La perception sensorielle du réel que possèdent les personnages ; les sensations qu’ils éprouvent le plus souvent de manière confuse ; l’état de conscience qui est le leur au moment où se déroulent les faits ; l’importance que revêt l’imagination dans leur compréhension tant des événements que de leurs propres réactions face à eux : tout cela prime sur la relation ordonnée, exacte et circonstanciée des péripéties de l’action dramatique. La quête vengeresse de Bobby est restituée selon son point de vue, celui d’un homme malade dont la vision est altérée. Bert, moderne Orion aveugle errant dans la ville ne peut appréhender que partiellement les éléments sur lesquels il mène son enquête.
Ainsi, Gulliver possède nombre de traits qu’il emprunte au roman phénoménologique. Son écriture le situerait finalement moins du côté de Balzac que de celui de Proust et de Faulkner : deux des écrivains que Claude Simon considérait comme majeurs dans la sphère littéraire.
Repères
- Gulliver, Paris : Calmann-Lévy, 1952, 1985 (réédition), 381 p.
Articles
- Michel Bertrand, « Gulliver, l’intertexte swiftien », Les Premiers livres de Claude Simon (1945-1954), Paris, La Revue des Lettres modernes, sous la direction de Jean-Yves Laurichesse 2017, p. 57-76.
- Michel Bertrand, « Gulliver : de l’illusion de la facilité comme épreuve de la difficulté », Claude Simon, une expérience de la complexité, sous la direction de Marie-Albane Watine, Ilias Yocaris, David Zemmour, Paris, Classiques Garnier, 2020, p. 207-220.
- Jean H. Duffy, « Les premiers romans de Simon : tradition, variation et évolution », Guy Neumann (dir.), Revue des Sciences humaines, n° 220, « Claude Simon », p. 9-22.
- Robin Lefere, Notice sur Gulliver. Dictionnaire Claude Simon, T. 1, sous la direction de Michel Bertrand, Paris, Honoré Champion, 2013, p. 443-446.
- Catherine Rannoux, « Gulliver, chantier », Jean-Yves Laurichesse (dir.), Les Premiers livres de Claude Simon (1945-1954), Paris, La Revue des Lettres modernes, 2017, p. 77-92.
- Stuart Sykes, « 1945-1954. Prolégomènes pour Le Vent », Les Romans de Claude Simon, Paris, Minuit, 1979, p. 15-24.